Les femmes en France, vues depuis la Grande-Bretagne
Source: The Guardian
New Europe: Why France's gender code makes life hard for women
Zoe Williams enquête sur les défis que doit relever le féminisme dans un contexte où se multiplient les contraintes visant à imposer aux femmes leur style et leur comportement allure aspect apparence
Les deux sortes de stéréotypes sur le genre en France sont complètement contradictoires; d'un côté, il y a les immenses théoriciennes féministes, depuis Simone de Beauvoir en passant par Hélène Cixious et pour finir, Virginie Despentes, une catégorie d'intellectuelles si importantes que personne en Europe ne peut s'aligner, même en mettant en commun toutes nos féministes.
En revanche, la société en général est, semble–t-il, très sexiste. Les femmes semblent sous l'influence de normes qui sont soit inaccessibles (faire du 40) ou dévalorisantes en soi (avoir de la retenue, être réservée, modérée en tout, équilibrée; tout un tas de qualités que veulent toutes dire "rester silencieuse") mais cette dichotomie est impossible. Soit les intellectuelles féministes n'ont eu aucune influence, soit ce sexisme est un mythe.
Elsa Dorlin, assistante à la Sorbonne, actuellement provisoirement en poste en Californie, expédie les premières assez vite. "Le féminisme français est une sorte de création américaine" dit-elle. "Des personnalités comme Hélène Cixous ne sont pas réellement reconnues en France. Dans la société civile, l'état d'esprit est nettement antiféministe".
Les marqueurs structurels des inégalités habituels sont tous en place : le chiffre qui est avancé pour les différences de salaires est un petit 12%, mais c'est ce qu'on appelle la "discrimination pure ", la différence de salaire entre un homme et une femme pour exactement le même emploi, avec les mêmes qualifications. Quand est parue l'enquête sur les salaires au niveau mondial à Davos, la France figurait au 46° rang, loin derrière des pays aux économies comparables (15° rang pour la Grande-Bretagne et 13° pour l'Allemagne) et derrière des pays plus faibles économiquement (le Kazakhstan faisait un meilleur score).
La représentation politique est effarante, à cause des règles inflexibles concernant le groupe d'où est issue la classe politique. Tous les responsables politiques sont issus d'un ensemble d'écoles très sélectives - les Grandes Ecoles - (sauf Nicolas Sarkozy) qui jusqu'à récemment ne recevaient qu'une petite partie de femmes, et aucune à l'école Polytechnique (relevant du Ministère de la Défense, *les femmes n'avaient pas le droit d'y entrer).
Quand une femme est haut placée dans la sphère politique, il s'agit d'autre chose que d'égalité. Aux cantonales, la semaine dernière, les deux grands partis vainqueurs étaient le Parti Socialiste, dirigé par Martine Aubry (fille de Jacques Delors), et le Front National, dirigé par Marine Le Pen (fille de Jean-Marie Le Pen). Et donc ce que nous constatons, c'est qu'il ne s'agit pas de plafond de verre mais de manque de progéniture masculine dans une sphère politique traditionnelle si fermée qu'elle est, de fait, héréditaire. Quant au fait d'être une femme, apparemment, c'est loin d'être facile, même quand cette condition est décrite par des femmes qui disent adorer cela.
Thomasine Jammot, qui anime des stages interculturels (qui enseigne à des commerciaux qui voyagent à l'étranger comment ils peuvent surmonter les gaffes culturelles, de leur part et de la part de leur interlocuteur) dit qu'elle ne se sent pas discriminée, ni considérée comme un objet.
"Les femmes sont perpétuellement célébrées en France" explique-telle. "On nous adore".
Mais, ensuite, poursuit-elle :
"il y a beaucoup de choses qu'on ne peut pas faire quand on est une femme, en France. On ne peut pas être grossière ou vulgaire, ni trop boire, ni fumer dans la rue. Je n'aurais jamais l'idée de me servir un verre de vin moi-même. "Comment pouvez-vous vous faire resservir du vin?" dis-je, interloquée. "À la fin d'une soirée, peut-être que je tendrais mon verre à mon mari. Mais non, je ne prendrais jamais la bouteille de ma propre initiative.
Parfois, ce n'est pas, apparemment, tant sexiste que si strictement codifié que même un homme doit ressentir le poids de la contrainte, de ce qu'on attend de lui. Mais, lui, du moins, n'a-t-il pas aussi la lessive à faire.
Bérengére Fiévet, 35 ans, est mère célibataire et étudiante en psychologie, et en même temps elle enseigne à temps partiel.
"Rien n'a vraiment changé en 20 ans. Pour les hommes, les femmes ne sont que des femmes: des objets sexuels. L'apparence extérieure change tout, même pour un entretien d'embauche. En France, on embauche qui on veut. Si la personne qui vous fait passer l'entretien estime que vous être trop grosse ou laide, c'est tant pis pour vous".
Ces propos sont étayés par une nouvelle initiative surprenante, appelée Action Relooking, où une poignée de femmes à la recherche d'un emploi bénéficient d'un changement de "look" offert par l'Etat, pour être à leur avantage pour un entretien d'embauche.
"Les femmes se sentent obligées de se préoccuper de leur apparence physique plus que partout ailleurs en Europe", explique Nicole Fiévet, 63 ans, qui a un emploi de cadre dans une mairie. "La pression vient de la société, pas seulement de l'influence des hommes sur les femmes. Je suis quand même mal placée pour en parler. Je passe plus de temps à m'occuper de mon jardin que de moi-même et, en conséquence, je n'ai jamais trouvé de mari".
C'est encore une fois dans ce contexte – de conservatisme et de rigidité, plutôt que de guerre totale entre les sexes – que s'est développée une lutte âpre qui a commencé par une rupture entre féministes, mais qui dépasse largement ce cadre.
En 2002 une loi a interdit le "racolage passif". Les féministes traditionnelles – des responsables politiques ou syndicalistes, et diverses personnalités regroupées en 1996 sous le sigle CNDF – soutenaient cette loi, estimant que la prostitution constituant une violence contre les femmes, il fallait évidemment l'interdire. Les militantes féministes radicales objectaient à cela que c'était refuser aux prostituées même la sécurité fragile d'une rue passante.
Elles affirmaient, en outre, que c'était du racisme qui ne disait pas son nom, puisque, parmi ces prostituées, souvent originaires d'Europe de l'est ou d'Afrique, beaucoup avaient été expulsées à la suite de ces mesures de répression (même si une clause offrait l'impunité à toutes celles qui dénonceraient les passeurs; mais aucune ne l'a jamais fait).
Mais derrière cette injustice, il y avait une misogynie plus profonde. Nellie, membre de l'association Les Tumultueuses (enseignante, elle préfère ne pas dévoiler son nom de famille de peur d'avoir des problèmes dans son travail) explique:
"A quoi reconnaît-on une personne qui fait du "racolage passif"? Par définition, elle ne fait rien de répréhensible. Et donc, on la reconnaît à sa jupe trop courte, ses bas résilles ou son maquillage outrancier. Quand on ne porte pas assez de vêtements, on est une prostituée. Quand on en porte trop, on est une musulmane. C'est là qu'on en arrive, si on juge une personne à la façon dont elle s'habille.
Et, en effet, c'est là que le système en est vite arrivé: en 2004, il y a eu l'interdiction du foulard pour les mêmes motifs, sous prétexte qu'il symbolisait la violence envers les femmes.
A nouveau, les féministes conservatrices ne s'y sont pas opposé du tout, alors, qu'en fin de compte, c'est sexiste que le code vestimentaire des femmes soit déterminé par la paranoïa sexuelle des hommes de leur entourage. Mais cette mesure a également pénalisé les femmes qu'elle prétendait protéger –dans ce cas, les jeunes filles n'avaient plus le droit d'aller à l'école si elles persistaient à porter un foulard.
Dorlin fait remarquer:
"on voit là l'instrumentalisation des droits des femmes au nom de la lutte contre l'insécurité le terrorisme. Je suis militante féministe. Je ne veux pas dire que le féminisme est responsable de cette situation. Mais il faut que nous fassions une analyse critique du racisme qui existe dans le féminisme".
Des incidents ont eu lieu au moment de l'adoption de cette loi sous ce prétexte absurde: Les Ecoles pour Tous et Toutes était un vague collectif qui luttait pour que les filles qui portaient le foulard ne soient pas exclues de l'école. Le jour de la journée internationale des femmes, elles voulaient se joindre à la manifestation mais en avaient été exclues jusqu'à ce qu'on trouve une solution pour les placer derrière des femmes qui ne portaient pas de foulard. Elles étaient suivies de près par des éboueurs comme si elles étaient le secret inavouable du féminisme.
Nellie se rappelle: "
en 2003, il y a eu d'énormes manifestations sur les retraites, les conditions de travail, il y avait une solidarité formidable. Et brusquement, l'année suivante, après l'adoption de cette loi, tout cela s'était envolé. J'ai perdu des amies, les professeurs se disputaient dans la salle des profs. "Un des professeurs m'a dit:" si je peux en sauver une seule, ça me va, même si par ailleurs, une centaine sont expulsées". Je criais, mais tu es professeur. Tu es là pour enseigner! Il a répondu: "Je persiste et je signe".
Ann, également du groupe Les Tumulteuses, dit simplement, à propos du foulard:
"à droite, ils disent: 'l'Islam envahit la France! Nous allons perdre notre identité! A gauche, ils disent 'c'est une atteinte aux droits des femmes' mais ce qui devrait nous indigner, c'est de voir qu'une jeune fille est renvoyée de l'école manu militari. Nous devrions tous et toutes nous indigner."
En avril, prendra effet une nouvelle loi, adoptée en septembre dernier, interdisant le niqab. Cela se serait-il passé dans un pays où c'est moins courant, moins imposé par l'Etat de juger une femme sur son apparence? Je pense que non, mais c'est difficile à prouver.
Certains noms ont été changés
Recherche complémentaire effectuée par Elodie Gutierrez
NB: Polytechnique: l'admission des femmes dans cette école militaire est autorisée depuis 1972 et, dès 1972, sept femmes l'intègrent, dont le major de promotion (Anne Chopinet)
URL du billet: http://blog.emceebeulogue.fr/post/2011/03/29/La-Nouvelle-Europe%3A-pourquoi-les-normes-de-genre-compliquent-la-vie-des-femmes-en-France
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