Hydrocarbures, immigration, histoire... L'Italie est le pays européen dont les intérêts sont le plus étroitement liés avec la Libye, colonie italienne de 1911 à 1941. Une relation qui va bien au-delà des rapports cordiaux entre Silvio Berlusconi et Moammar Kadhafi, et qui explique en partie la première réaction mesurée de Rome à la répression sanglante de la révolte libyenne.
Eni, la plus grande compagnie pétrolière italienne, incarne à elle seule la relation privilégiée qu'entretient Rome avec Tripoli. Présente en Libye depuis plus de 50 ans, elle accompagne Moammar Kadhafi depuis sa prise de pouvoir en 1969 et produit 244.000 barils équivalent pétrole et gaz par jour, soit environ un quart des exportations libyennes. De quoi voir d'un mauvais oeil l'éventualité d'une guerre civile sur le sol libyen.
"La situation est vraiment très problématique", explique Nicolo Sartori, spécialiste des question de défense, de sécurité et d'énergie à l'Institut IAI de Rome. "Eni a des intérêts et des investissements énormes dans le pays. (La Libye) est la principale source de production pour Eni, qui est en même temps le principal opérateur (en Libye, ndlr). Les destins d'Eni et de la Libye sont liés".
A tel point que les intérêts d'Eni font souvent bon ménage avec la politique libyenne de Rome. Le directeur général de la compagnie faisait ainsi partie des invités à la réception organisée par Silvio Berlusconi en l'honneur de Moammar Kadhafi lors d'une visite de ce dernier en Italie l'été dernier.
Ces enjeux énergétiques et financiers s'expliquent en partie par la proximité géographique des deux pays, les îles italiennes se trouvant à seulement quelques centaines de kilomètres de la côte libyenne. Un voisinage également synonyme d'immigration, que Rome accueille avec beaucoup moins de plaisir que le pétrole.
En 2008, Rome a conclu un accord avec Tripoli pour refouler les candidats à l'émigration interceptés en mer sans même leur laisser la possibilité de déposer une demande d'asile. L'accord a fait tomber le nombre d'arrivées en Italie de 36.000 en 2008 avant l'accord à 4.300 en 2010, mais a été condamné par le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), qui dénonce une violation du droit des migrants à demander l'asile et à fuir l'oppression ou la guerre.
L'Italie a déjà vu débarquer sur son île de Lampedusa environ 5.000 réfugiés tunisiens après le renversement du régime Ben Ali à la mi-janvier. Et, face à la menace libyenne d'ouvrir grandes les portes du départ aux migrants en cas de soutien de l'Union européenne à la révolte de la rue, le ministre italien de l'Intérieur a réuni ses homologues français, grec, espagnol, chypriote et maltais mercredi à Rome pour discuter de l'impact potentiel d'une vague d'immigration.
Au-delà de ses besoins énergétiques et de sa politique d'immigration, l'Italie, puissance coloniale de la Libye entre 1911 et 1941, entretient depuis un siècle des relations politiques avec Tripoli, pourtant longtemps mis au ban de la communauté internationale pour son soutien au terrorisme dans les années 1980. Ainsi, en 1986, le gouvernement italien avait-il averti le régime Kadhafi 24 heures à l'avance des frappes aériennes américaines en représailles à l'attentat contre une discothèque allemande.
L'arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi n'a pas démenti la proximité entre Rome et Tripoli. Les rapports entre le président du Conseil et Moammar Kadhafi sont cordiaux -les deux hommes se sont mutuellement rendu visite à plusieurs reprises.
Rome a été l'un des rares pays européens à adopter un ton mesuré face à la répression sanglante de la contestation libyenne. Le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini a d'abord exprimé sa préoccupation vis-à-vis d'une possible guerre civile en Libye, expliquant craindre l'émergence d'un gouvernement islamiste dans la région frontalière avec l'Egypte.
Il a fallu ensuite attendre lundi soir pour la première réaction officielle de Silvio Berlusconi, qui a fustigé "l'emploi inacceptable de la violence contre la population civile". Le chef du gouvernement a téléphoné mardi à Kadhafi pour lui demander de mettre un terme aux violences contre les manifestants, selon son ministre de la Défense Ignazio La Russa. "Kadhafi a répondu que les militaires libyens étaient les principales cibles de la violence", a déclaré Ignazio La Russa, selon l'agence LaPress.
Pour l'opposition italienne, les rapports entre MM. Berlusconi et Kadhafi empêchent le Cavaliere de jouer un rôle majeur dans les tentatives internationales de mettre un terme aux violences en Libye.
"L'Italie se comporte avec une extraordinaire légèreté face à un dictateur", a lancé Francesco Rutelli, une des figures de l'opposition, sur la RAI. "Nous avons confondu les intérêts économiques avec la coopération, et le contrôle de l'immigration illégale avec la Libye avec un apaisement irresponsable." AP
URL du billet: http://fr.news.yahoo.com/3/20110223/twl-libye-italie-relations-0ef7422_1.html
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