Publié le 20 janvier sur le site republicain-lorrain.fr
par Philippe MARQUE.
Leïla Trabelsi, la sulfureuse épouse de Ben Ali, cristallise toutes les haines en Tunisie. Son clan avait en particulier mis la main sur les villes côtières au Nord de Tunis. Visite guidée de ces biens aujourd’hui pillés.
«Tout ça, c’est avec l’argent du peuple tunisien. » Moncef soupire. Jamais il n’a vu une aussi belle habitation. Nous sommes sur les hauteurs de Gammarth, à 20 km au Nord-Est de Tunis. Vue imprenable sur la mer.
C’est LE quartier chic de la région. Là où le clan Trabelsi s’est implanté en masse. Neveux, cousins, gendres, frères et sœurs de la sulfureuse Leïla, 53 ans, épouse du président Ben Ali, y ont élu domicile dans de somptueuses demeures. Dès le lendemain de leur fuite précipitée, elles ont été pillées, saccagées, incendiées et dépecées en règle, jusqu’au dernier boulon. Hier, les derniers chapardeurs, munis de pinces, en étaient à arracher les fils électriques ! « Je viens reprendre ce qui m’appartient », confie l’un d’eux sans honte.
Depuis samedi, les villas Trabelsi constituent la promenade favorite des Tunisiens. Genre journées du patrimoine ! Le peu qu’il reste – le marbre au sol, les mosaïques et quelques arabesques au mur – suffit amplement à imaginer la richesse des lieux. « Regardez, il y a même un ascenseur alors qu’il n’y a qu’un étage. En haut, j’ai compté deux jacuzzis », s’exclame Moncef, qui découvre la maison de Mohamed Trabelsi, neveu de Leïla. L’appareil photo en bandoulière, il immortalise chaque pièce pour montrer à sa famille « ce que le pouvoir a fait avec l’argent national. » A chaque pas, ce commerçant quinquagénaire, qui a toujours du mal à joindre les deux bouts, manque de tomber à la renverse. Le jardin et sa somptueuse piscine viennent l’achever : « Toute ma cité tient dans cet espace. » Les cintres, cahiers scolaires, revues ou pantoufles trouvés à même le sol ne l’émeuvent pas. Normal. En Tunisie, le clan Trabelsi cristallise toutes les haines. Chacun a un avis sur Leïla, cette coiffeuse d’origine modeste qui a érigé un empire en bâtissant un système « quasi-mafieux », dixit les rapports des diplomates américains interceptés par Wikileaks.
La Tunisie était devenue sa petite, mais juteuse, entreprise. Le tout à coup de corruption et de détournements de fonds. « C’est bien simple, ici, ils ont tout phagocyté : la banque, l’hôtellerie, l’immobilier, les transports, les douanes, les médias, les hauts postes dans l’administration. Même la concession des chariots pour porter les bagages à l’aéroport. Chaque entreprise qui voulait s’installer en Tunisie devait passer par l’entremise du clan », s’écrie Ali, 28 ans, blasé. Plus rien n’étonne les Tunisiens. Pas même qu’elle ait pu fuir avec 1,5 tonne de lingots d’or, comme cela a été prétendu : « Mais ce n’est rien par rapport à sa fortune. C’est de l’argent de poche. » Effectivement, le couple Ben Ali aurait amassé cinq milliards d’euros placés sur des comptes bancaires à l’étranger ou investis dans l’immobilier.
Zine, 30 ans, accepte de monter dans un taxi pour montrer la mainmise du clan sur la banlieue nord de Tunis. La visite démarre à La Goulette, cité balnéaire, dont le maire n’était autre… qu’Imed Trabelsi. Le neveu de madame Ben Ali a fait fortune dans l’immobilier et la grande distribution d’alcool. Il fut même poursuivi sans succès en France pour s’être approprié le prestigieux yacht de Bruno Roger, dirigeant de la Banque Lazard et proche de Chirac et Sarkozy. « Voilà le marché où il a été assassiné samedi », montre Zine du doigt. Etape suivante : le gigantesque port industriel : « La concession est à Sakhr el-Materi, le gendre de Leïla. » En face : d’immenses parkings réservés aux voitures importées et ensuite distribuées par la société Enkal… qu’il dirigeait aussi. « Le lendemain de sa fuite, la population est allée les récupérer. » Il ne faut pas aller très loin pour retrouver les carcasses dépecées de ces véhicules neufs. Elles servent à bloquer, la nuit, les entrées de quartiers. Au loin se détache l’immense bâtiment carré de la banque islamique tunisienne (Ezzitouna), qu’il a fondée lorsqu’il a senti que le port du voile reprenait le dessus en Tunisie. A quelques mètres du palais présidentiel à Carthage, impossible d’échapper aux satellites de la radio religieuse Zitouna, qu’il a aussi créée. Cinq cents mètres plus bas, le Monoprix de Carthage est totalement détruit. L’enseigne appartient aussi à la famille… Les 45 salariés, désœuvrés, font du ménage sur le parking. Ce sont les seuls à regretter le départ des Trabelsi. Et encore…
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