vendredi 21 janvier 2011

Tunisie/Révolution : non à la chasse aux sorcières !

Publié le Jeudi 20 Janvier 2011 sur le site gnet.tn

La révolution nous a apporté beaucoup en peu de temps.Les Tunisiens sont aux anges. Ils goûtent encore aux délices de la liberté, comme ils n’y ont jamais eu droit avant. La révolution du 14 janvier a créé en eux des aspirations, et un désir de changement inextinguible. Un sentiment des plus naturels, après tant d’enfermement, de silence, et d’indifférence forcée. Ce qui nous arrive est extraordinaire, et on ne remerciera jamais assez les jeunes tunisiens, nos cadets qui ont rendu possible ce rêve, jadis hors de portée.

Depuis vendredi dernier, les Tunisiens vivent dans un élan de solidarité et de communion sans précédent. Ils sont mobilisés et prêts à tout pour préserver leurs concitoyens, leurs voisins, leur quartier, les biens publics et privés contre les forces maléfiques qui voulaient semer la pagaille et la terreur. Ils sont spontanément soudés autour de l’intérêt collectif, que l’on croyait, à une certaine époque, avoir perdu de vue.

Cette révolte que le monde entier nous envie nous a propulsés aux devants de la scène mondiale. La Tunisie est d’ores et déjà un pays regardé, admiré dans la région arabe, en Europe, aux Etats-Unis et au-delà. Les Tunisiens ont réalisé un grande exploit, grâce à Mohamed Bouazizi, à nos vaillants martyrs et à cette jeunesse héroïque qui était décidée d’aller jusqu’au bout, pour prendre son destin en main. Ce changement fulgurant a créé, à juste raison, en nous un désir de rompre totalement avec le passé, et de battre en brèche les mauvaises habitudes et pratiques, institutionnalisées sous l’ancien régime. C’est comme si chacun d’entre nous guettait impatiemment ce moment, pour s’attaquer aux oppressions et injustices dont il aurait été, lui et ses semblables, victimes pendant de longues années.

Une réaction tout à fait naturelle et compréhensible. De là à enclencher une véritable chasse aux sorcières contre les directeurs généraux et les P-DG des banques, assurances, et autres entreprises publiques, voilà qui est totalement inadmissible.

Même si certains responsables sont considérés comme des symboles de l’ancien régime, même s’ils en ont incarné les dérives totalitaires, en favorisant le népotisme, le clientélisme, la corruption, rien n’explique le lynchage et la vindicte populaire. Certes, le sentiment d’oppression et d’injustice est très fort chez certains. Nombreux sont ceux qui ont été marginalisés, mis au frigo, ou chargés de tâches subalternes qui étaient en dessous de leurs qualifications et compétences. Tout autant que sont légion ceux qui étaient privés d’avancement professionnel et de promotion ; et pis encore, étaient placés sous l’autorité d’un supérieur hiérarchique incompétent et injuste. Tout aussi nombreux sont ceux qui étaient carrément écartés de toute possibilité de bénéficier de privilèges en nature, de missions à l’étranger ; alors que d’autres moins méritants, et avec moins de qualifications s’en servaient à l’envi, pour la seule raison qu’ils étaient hypocrites et flagorneurs.

Toutes ces injustices ont fait des victimes amères, ont pu susciter des rancœurs et des désirs de vengeance, dont le résultat immédiat se traduit par ces agissements, et ces attitudes auxquels on assiste dans de nombreux établissements publics. Se faire justice est le droit de chaque citoyen, mais ce n’est pas par l’inquisition, et encore moins par ces procès populaires humiliants, contraires à notre éthique et à nos valeurs, qu’on va y parvenir. A fortiori que notre économie est, à l’heure qu’il est, quasiment à l’arrêt. Ces règlements de comptes intempestifs risquent de compliquer encore plus la situation, et de mener à l’anarchie.

Avec leur révolution, les Tunisiens viennent de faire tomber la dictature, et de dire stop à la répression et à l’injustice. La fin de cette époque ouvre grande ouverte la porte de la liberté, de la démocratie, et d’une société juste et équitable. Dans cette période de flottement, où l’on est encore grisé par une espèce d’euphorie collective, l’on doit se méfier de la dictature du peuple, une autre forme d’arbitraire redoutable qui mène vers le chaos, et laisse planer, de nouveau, le spectre de la tyrannie.

La Tunisie inaugure aujourd’hui une nouvelle ère où on a toutes les raisons d’être optimistes pour des lendemains meilleurs, avec une administration plus équitable et transparente, les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous, et l’éradication de la discrimination et de l’ostracisme.

Une fois cette transition démocratique assurée avec succès, on aura droit à une vraie justice indépendante, qui considérera tous les citoyens sur un pied d’égalité, et auprès de laquelle on pourra intenter des procès justes et équitables, à même de rétablir les victimes dans leurs droits. Ceux qui se sentent lésés, ou victimes d’injustices et d’abus de pouvoir, peuvent d’emblée s’organiser dans des comités, et se constituer partie civile en vue de déposer des plaintes collectives auprès des tribunaux. Tout ceci prendra un peu de temps, tout naturellement, mais on ne peut pas passer en une semaine d’une dictature à une démocratie où toutes les institutions fonctionnent à la perfection.

La révolution nous a apporté beaucoup en peu de temps, faisons en sorte que ces acquis soient préservés et exploités à bon escient pour un avenir meilleur, pour une Tunisie démocratique, libre et civilisée. Ne brûlons pas les étapes ; ne nous laissons pas guider par notre instinct impulsif, qui risque de nous jouer de mauvais tours. Essayons d’être sereins, faisons preuve d’indulgence envers ceux qui étaient souvent forcés de se taire sur les torts et les injustices ; essayons de nous remettre en cause, n’a-t-on pas contribué par notre silence et notre peur à faire perdurer le système ?

L’heure est grave, et implique la responsabilité de tous. L’édifice qui se construit doit l’être par la contribution de tous… ça dépasse le seul rôle du gouvernement d’union, ou celui de l’opposition, mais appelle la responsabilité de chaque citoyen, et de chaque citoyenne. Chacun doit faire preuve d’exemplarité, et faire transcender l’intérêt collectif sur son intérêt personnel, pour que cette Tunisie qui a créé un heureux précédent historique soit capable de préserver son invulnérabilité, sa souveraineté et sa stabilité ; pour qu'elle soit l’inspiratrice d’un mouvement salvateur que le monde arabe a toujours appelé de ses vœux.

H.J.

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