par Marwan Bishara - Al Jazeera

Dans tout le pays les manifestations populaires qui ont commencé mi-Décembre ont conduit au renversement du président de la Tunisie depuis 23 ans, Zine El Abidine Ben Ali, et à son départ précipité du pays.
Marwan Bishara revient sur trois aspects essentiels.
Le récent bouleversement en Tunisie est intervenu comme une surprise pour beaucoup. Comment expliquez-vous son succès, le moment où cela s’est produit et sa rapidité ?
La réponse la plus simple et peut-être la plus précise a été « fournie » il y près d’un siècle par le poète tunisien Abou Al-Qasem Al-Shabi (Schebbi), dans « Défense de la patrie » qui est devenu le verset le plus populaire dans la poésie arabe et qui a été utilisé dans l’hymne national tunisien : « Lorsque le peuple décide de vivre, le destin doit obéir, et un jour les chaînes de l’esclavage ... doivent être brisés. »
Contrairement aux révoltes de courte durée dans l’Algérie voisine ou au récentes manifestations sociales et économiques dans d’autres pays arabes, le soulèvement populaire tunisien a été immédiatement soutenu par tous les groupes d’opposition, des islamistes aux communistes ainsi que par les syndicats, qui ont aidé à sa propagation dans toutes les grandes régions du pays, y compris le nord plus influent.
De même, le degré élevé de tension accumulée après des décennies de dictature, surtout dans le dernier quart de siècle avec le régime policier de Ben Ali, a fait que la situation a explosé une fois le couvercle enlevé avec les premiers jours de manifestations contre le chômage.
Comment un tel régime impopulaire et oppressif a-t-il pu rester intégré à la communauté internationale ?
La soi-disant communauté internationale a traditionnellement fait le silence sur les pratiques totalitaires et les abus au sein de ses Etats membres, sauf dans les cas où certains pays ou pouvoirs occidentaux décident d’invoquer des questions d’oppression, soit comme un outil de politique étrangère, soit pour défendre la cause des droits de l’homme avec des buts de marketing.
Tant que ces régimes, comme en Tunisie, coopèrent avec leurs homologues occidentaux sur les questions économiques ou stratégiques, leurs abus de pouvoir sont généralement ignorés.
C’est en grande partie ce qui explique le silence des dirigeants occidentaux ou la confusion quant au « soulèvement » tunisien, mais [ces mêmes pouvoirs] se sont précipités pour soutenir le « soulèvement » de l’opposition iranienne après les élections de l’an dernier. Appelons cela de l’hypocrisie.
Mais qu’est-ce que la Tunisie avait à donner ?
Pour les dirigeants américains et européens, le président déchu de la Tunisie était considéré comme un allié fidèle dans la guerre contre le terrorisme et contre l’extrémisme islamiste.
Comme cela est bien connu et dénoncé par les organisations internationales de défense des droits de l’homme, [Ben Ali] a exploité cet appui occidental pour réprimer la dissidence même pacifique.
Au cours d’une visite de Ben Ali en 2004 à la Maison Blanche, juste avant que la Tunisie ne soit l’hôte d’un sommet de la Ligue arabe, George Bush, alors président des États-Unis, a salué son hôte comme un allié dans la guerre contre le terrorisme et a salué les réformes en Tunisie pour « la liberté de la presse » et la tenue « d’élections libres et pluralistes ».
La même chose a été répétée en 2008 par Nicolas Sarkozy, le président français, qui a salué l’amélioration de « la sphère des libertés » alors que les violations des droits de l’homme étaient monnaie courante en Tunisie. En une seule fois, par exemple, au moins 200 personnes ont été condamnées après des manifestations pour raisons sociales et économiques dans une ville minière du sud, Redhayef.
Lorsque certains officiels européens critiquaient le bilan de la Tunisie en matière de droits humains, ils faisaient aussi généralement l’éloge de ses performances économiques.
La France est le premier partenaire commercial de la Tunisie et se place au quatrième rang des investisseurs étrangers, tandis que 80% du commerce du pays se fait avec l’Union européenne.
Sans aucun doute, l’ouverture économique néolibérale à des investissements de l’Occident a joué un rôle non négligeable dans la détérioration de la situation économique en Tunisie et dans d’autres pays arabes.
2008 : quand D. Srauss-Kahn copinait avec Ben Ali et faisait l’éloge de sa politique économique aux ordres du Fonds Monétaire International...
Le patron du FMI donne un satisfecit à la Tunisie
On appréciera son absence de sens moral ainsi que ses qualités de visionnaire...
Marwan Bishara est le principal analyste politique sur le Moyen-Orient pour Al-Jazeera ; écrivain et journaliste palestinien, il est également chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris) et enseignant à l’université américaine de Paris. Il a écrit : Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid ? paru aux Editions La Découverte.
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