samedi 22 janvier 2011

Sihem Bensedrine « Le peuple tunisien n’oubliera jamais... »

Publié le 21 janvier 2011 sur le site humanité.fr

Sihem Bensedrine porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie et rédactrice en chef de Radio Kalima, interdite par le régime, fustige l’attitude de Paris.

Le gouvernement d’union nationale annoncé lundi ne semble pas obtenir l’assentiment du peuple tunisien. Pourquoi ?

Sihem Bensedrine. La rue n’a pas reconnu ce gouvernement 
dans sa composition actuelle parce qu’il est infesté de vipères 
de Ben Ali. Au moment où je vous parle, la rue est en ébullition. 
Les gens exigent le départ 
de l’exécutif. Les membres 
de l’Union générale des travailleurs 
tunisiens (UGTT) de ce gouvernement ont démissionné. 
En ce moment, les partis 
sont en réunion pour réfléchir 
à leur position. La rue a démis 
ce régime. Et elle a été choquée 
de retrouver ses figures de proue 
dans ce gouvernement. 
Cela a provoqué une colère terrible. Les manifestants demandent « RCD, dissolution ». Et maintenant, sur les trottoirs, sur les chaussées, vous voyez partout l’inscription « RCD, dégage ! ». Ils ne veulent plus entendre parler du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, l’ancien parti au pouvoir – NDLR).

Que faire pour éviter que la révolution ne soit trahie ?

Sihem Bensedrine. La demande 
de la société civile et de la rue, 
c’est un gouvernement provisoire, 
et non un gouvernement 
d’union nationale. Un exécutif 
qui gérerait les affaires courantes 
et qui assurerait la transition 
pour faire une Assemblée constituante le plus rapidement possible, qui refonderait 
la Constitution tunisienne 
et rédigerait un nouveau 
Code électoral sur la base 
duquel il pourrait y avoir 
des élections sincères 
et représentatives. À partir 
de cela, nous reconstruirons 
toutes nos institutions.

Sur quelles forces peut s’appuyer 
la société tunisienne pour fonder 
un État de droit ?

Sihem Bensedrine. Notre peuple est éduqué. Il est informé. Il réagit sur Facebook, dans la rue. Il dit ce qu’il veut. Tant qu’il y aura cet esprit chez les citoyens, dans notre jeunesse, ce sera la barrière contre toute confiscation de notre révolution. Pour reconstruire ce pays, il faut s’appuyer sur ce peuple qui est éduqué, qui sait ce qu’il veut, et qui a eu le courage d’affronter les balles traîtresses de ce dictateur mafieux.

Quelques voix seulement dénonçaient les méfaits du régime. Comment se fait-il qu’il y a un mois, tout a changé ?

Sihem Bensedrine. C’est une accumulation et il y a eu cette 
petite étincelle : ce jeune 
qui s’est immolé par le feu 
pour dénoncer les humiliations 
et la répression policière. 
Il n’essayait que de trouver 
un boulot tout à fait précaire 
pour survivre. Et la police 
a trouvé le moyen de confisquer 
sa marchandise. C’est la colère du peuple. Cela vient du peuple. Personne n’a encadré cela. 
Personne n’a prévu cela.

Le moins qu’on puisse dire, 
c’est que le gouvernement français 
n’a pas été clair lors de la mobilisation 
du peuple tunisien. Il l’avait été 
encore moins avant. Comment 
évaluez-vous l’attitude de Paris ?

Sihem Bensedrine. L’opinion tunisienne regarde d’un très mauvais œil l’attitude du gouvernement Sarkozy. Vous avez dit : « Il n’a pas été clair. » Il a été clair, au contraire. Nous considérons que c’est lui qui a donné le feu vert à Ben Ali pour tuer les citoyens. Le plus gros carnage 
a eu lieu l’après-midi du jour 
où le ministre des Affaires étrangères, Kamel Morjane, a rencontré Michèle Alliot-Marie. Ça a été une nuit noire. Cinquante personnes ont été tuées dans quatre localités. C’est cela, l’attitude de la France. Deux jours après, Michèle Alliot-Marie a eu l’indécence d’offrir à Ben Ali l’expertise technique de la France pour réprimer le peuple tunisien. 
Le peuple tunisien ne l’oubliera jamais.

Quel est le meilleur moyen, pour 
les progressistes européens et français, 
de soutenir le peuple tunisien ?

Sihem Bensedrine. Premièrement, 
c’est de dire fortement 
et clairement qu’ils soutiennent 
cette révolution, qu’ils vont accompagner la mise en place d’institutions démocratiques. 
C’est dire qu’ils ne vont pas 
parler de chaos et brandir des épouvantails comme le font 
les ennemis de cette révolution. Deuxièmement, nous demandons 
à l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) qui a soutenu 
à bout de bras ce régime, 
qui a fait des déclarations publiques pour accorder le statut avancé 
alors qu’il n’était encore qu’en négociations, qu’il prenne 
la parole publiquement pour présenter ses excuses au peuple tunisien qu’il a méprisé. Troisièmement, nous demandons 
que l’UE vienne observer 
ces élections. Qu’elle accompagne 
les observateurs tunisiens 
pour que les élections soient sincères.

En tant que journaliste, qu’attendez-vous pour permettre le développement de la presse tunisienne ?

Sihem Bensedrine. Au moment 
où vous m’avez appelée, 
nous avons procédé à la reconquête de notre studio, celui de Radio Kalima. Nous avons forcé 
les scellés qu’ils ont mis sur nos studios depuis deux ans. Nous 
avons reconquis notre espace 
de travail. Et nous allons commencer à émettre sur d’autres fréquences, même en pirates ! Les collègues 
de radio peuvent nous aider à avoir des émetteurs. Nous allons 
nous remettre au travail. Nous n’allons pas attendre qu’ils 
nous donnent des autorisations 
de fréquences, celles qu’ils 
se sont autoattribuées pour 
les donner à la fille, au cousin 
et au gendre de Ben Ali.

Entretien réalisé par Gaël De Santis

URL de l'article: http://www.humanite.fr/18_01_2011-sihem-bensedrine-« le-peuple-tunisien-n’oubliera-jamais »-462797

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