
Au moment où le peuple se rassemble de plus en plus nombreux et de plus en plus déterminé à démanteler le système du Taghut après avoir décapité sa tête on voit le gouvernement issu de l’ancien régime se positionner dans ses derniers retranchements « légalistes » le conduisant à l’impasse et à la radicalisation de la rue avec tous les risques de dérapages.
C’est dans ce moment précis où nous voyons le peuple tunisien avec ses syndicats et ses partis politiques accentuer la pression démocratique (populaire) pour un changement démocratique (pluraliste dans son expression et sa représentativité, participatif dans son fonctionnement, et surtout en faveur du peuple dans ses objectifs) que la muette rompt le silence pour dire sa vérité. Dans quel clan se trouve la vérité?
La maturité du peuple tunisien, des villes et des campagnes, femmes et hommes, jeunes et vieux a fixé le clivage idéologique au niveau civilisationnel celui de la dignité humaine. Dès le départ de la Révolution le peuple a revendiqué « Oui au pain et à la dignité et non à la dictature ». Nous sommes toujours dans la continuité de cette revendication témoignant de cette prise de conscience exemplaire dans le monde musulman : « Non à l’ancien régime Oui à la participation de toutes les forces vives pour reconstruire et gouverner ». Le clivage n’est pas Islam non Islam mais liberté et oppression. Dans un camp comme dans l’autre on a les partisans de l’oppression au nom de la démocratie ou de l’islam et les opposants de l’oppression au nom des mêmes slogans. Le peuple tunisien a gagné la plus grande victoire de son existence en obligeant les partisans de la liberté ou ses adversaires à se positionner en dehors des slogans politiques et idéologiques et à se démarquer d’un énoncé théorique contredit par la pratique sociale et politique.
Le système du Taghut a destructuré méthodiquement et systématiquement l'opposition dans son organisation, sa pensée et sa relation avec le peuple. Le mouvement politique se trouve donc hors jeu du mouvement révolutionnaire. Les microcosmes politiques tentent de récupérer la révolution et s'installer en Tutelle. Le peuple a la compétence révolutionnaire de produire son élite et de "coopter" les élites qui portent la révolution dans leur coeur, dans leur esprit et dans leur programme. Il n'y a que les bureaucrates et les intellectuels sans proximité sociale avec le peuple qui s'imaginent voir le peuple incapable de conserver sa vitalité, son souffle, son cap, son rôle historique. La dialectique historique qui met en opposition les contradictions pour faire emerger l'ordre nouveau dans un temps rapide qui laisse les inerties et les pratioques traditionnelles islamiques ou laïcs hors jeu. Dans cette dialectique le peuple a imposé son mot d'ordre : la participation de tous sans exclusion. La participation des syndicalistes au niveau des fédérations régionales montre l'efficacité de la proximité sociale loin des appareils centraux.
Dans ces moments cruciaux la population des territoires traditionnellement frondeurs, exclus de la rente, et punis par l’exclusion punitive, investit la Casbah et les boulevards de la capitale tunisienne pour trancher définitivement sur le faux débat de la légitimité constitutionnelle et historique qui secoue les appareils bureaucratiques de la dictature toujours en place malgré ses promesses. Ce peuple fier et mature fixe le cap et le niveau de ses revendications : la Révolution est la seule légitimité. Le peuple venu des zones déshéritées vient redonner vigueur et sens étymologique à la Révolution : renversement, changement ou innovation qui bouleverse l'ordre établi de façon radicale dans un domaine quelconque. La révolution tunisienne est un mouvement à la fois social et politique que s’auto alimente et s’auto structure pour un changement radical et en profondeur dans la structure politique et sociale de l’État tunisien et de ses pratiques institutionnelles, politiques, sociales et culturelles. Le gouvernement actuel issu de l’ancien régime ne peut ni représenter ni être le véhicule du changement social, politique, institutionnel et constitutionnel.
Dans ce cap impulsé de nouveau à la révolution populaire qui ne veut pas être débordée ni confisquée ni détournée de sa vocation il y a des interrogations à se poser :
- Quel est le sens de la grande muette qui rompt son mutisme en prononçant un discours confus, intimidant et menaçant où il est question de sauvegarder la révolution dans le respect de la constitution devenue caduque par l’effet révolutionnaire, de refuser la vacance politique et cautionner la présence du gouvernement issu de la dictature, de faire voir la possibilité d’un coup d’état militaire si l’ordre social n’est pas maintenu ? Serions-nous face à la confirmation d’un scénario à la roumaine c'est-à-dire à une révolution de palais qui a poussé les militaires à chasser Ben Ali et sa femme pour contenir les émeutes et réaliser une « transition démocratique » qui maintient la Tunisie dans le giron occidental avec un maquillage pour relooker et humaniser sa devanture sécuritaire et anti démocratique. Le Général chef d’état major de l’armée de terre en prononçant son allocution dans la rue manifeste-t-il son désir de reprendre en main le contrôle de la rue et de fixer la ligne rouge de la révolution populaire qui ne doit aller au-delà de la révolution de palais. Ben Ali n’aurait été qu’un fusible qui a sauté facile à remplacer. Mais Le peuple veut faire sauter tout le disjoncteur si ce n’est toute l’installation qui alimente la dictature. Il a déjà obtenu des acquis mais ils sont faciles à récupérer.
L'histoire de l'armée tunisienne est particulière : une armée constituée comme force de libération nationale contre le colonialisme et ensuite mis à l'écart par Bourguiba et Ben Ali au profit des appareils policiers dont le commandement et la pratique sont issus des traditions coloniales répressives. L'appel de l'armée peut avoir un aspect positif : demander à l'opposition responsable de prendre ses responsabilités et ne pas laisser le vide politique et la vacance du pouvoir s'installer durablement. L'appel de l'armée peut se comprendre de plusieurs manière quand on s'interroge sur l'arrivée en tunisie de l'emissaire d'Obama (?!). Il appartient aux tunisiens de nous éclairer sur les enjeux de l'appel de l'armée et de la mission américaine.
Nous entendons des analystes arabes, suivant la presse tunisienne et la télévision tunisienne, exprimer leur fascination devant les changements spectaculaires obtenus, la qualité et le niveau des débats démocratiques. Ces analyses faussent la réalité car ils prennent comme référence le moyen orient. L’Égypte dispose d’une liberté de presse et d’un espace démocratique qui semblent nier l’existence d’une dictature. La liberté des moyens d’expression ne suffit pas il faut que la démocratie, la justice et la liberté entrent profondément et s’enracinent dans le champ politique et économique sinon nous sommes face à une devanture fardée, une coquille vide de contenu. L’expérience algérienne est occultée et pourtant elle est la leçon la plus riche en pédagogie politique et idéologique. Après octobre 88 et le gouvernement Hamrouche de 89/90 l’Algérie était dans ce qu’on appelait l’ouverture démocratique la plus porteuse d’espoir dans le monde arabe. Après la parenthèse démocratique l’Algérie a connu deux décennies la rouge et la noire et elle entre dans la décennie de l’inconnu. Le peuple tunisien doit rester vigilant et ne pas prendre l’ombre pour la proie. Le changement salutaire est d’ordre constitutionnel, institutionnel, politique, économique et social. Il doit se faire radicalement dans la progressivité et la sagesse en s’appuyant sur la déconstruction et la reconstruction des processus et des institutions et non sur la chasse aux hommes ou les arrangements d’appareils.
- Quel est le rôle de l’Occident qui fait preuve de prudence suspecte. Il doit jouer sa partie d’échec contre le peuple tunisien en catimini dans les chancelleries et les officines du renseignement mais il semble toujours dépassé par l’ampleur et la radicalité des manifestants. Les élites tunisiennes en rupture avec l’ordre ancien doivent commencer à rassurer et à dialoguer avec les partenaires étrangers dans le cadre d’un partenariat économique inédit qui garantit les intérêts de tous dans la transparence et la concurrence sans exclusive ni favoritisme. Il est urgent de communiquer sur ce thème du partenariat entre la Tunisie nouvelle et le monde y compris le monde occidental. Ou bien ce sont les forces de la Révolution qui prennent en charge vite et bien ce dossier ou bien ce sont les anciens réseaux maffieux qui vont le gérer au détriment de la Révolution et des Tunisiens. Le peuple tunisien doit surtout se prémunir « contre le complot que les Etats-unis ourdissent contre sa Révolution ». Dans ce complot les élites tunisiennes jouent un role d'avant garde comme le font les autres élites dans le monde mususlman et occidental : tous sont des vassaux.
- La révolution ne peut construire des passerelles avec les partenaires étrangers et l’armée tunisienne pour sauver les revendications révolutionnaire et le projet de la Tunisie nouvelle si les partis politiques ne prennent pas en charge dans cette phase cruciale la conduite politique, sans tutelle, de la révolution tunisienne pour parler en son nom et pour lui donner le temps d’accoucher de nouvelles élites, de nouveaux partis et de nouvelles idées de reconstruction. Les grandes forces politiques qui appuient la révolution tunisienne doivent s’empresser de communiquer une plateforme commune les engageant moralement et politiquement sur la poursuite de la révolution tunisienne jusqu’au démantèlement de l’ancien régime et l’émergence du nouvel ordre souhaité et accepté par le peuple. S’inscrire comme l’alternative crédible et responsable qui garantit qu’il n’y a pas de vacance de l’État en attendant le renouveau de l’ensemble de l’État tunisien et la mise en place de l’ensemble des dispositifs et processus électoraux. Négocier avec l’armée ou la faire participer comme institution garante de l’ordre public et de l’esprit et des revendications de la révolution populaire. L’armée peut et doit donner sa garantie de préserver la nouvelle assemblée constituante et la nouvelle constitution ainsi que le respect de la nouvelle éthique idéologique, sociale et politique : pas de monopole ni d’exclusive ni d’exclusion.
Ouvrir dans la transparence des contacts pour la préparation d’un partenariat économique et politique avec le reste du monde en rendant compte au peuple et publiquement des résultats des contacts pour que la Tunisie ne soit ni marginalisée ni boycottée ni mise comme cible à déstabiliser. Le parti islamique Nahda et le parti communiste des travailleurs doivent prendre l’initiative historique de conduire l’élaboration de cette plateforme et son extension à toutes les forces politiques et sociales. Sur le plan marxiste ou islamiste il y a un accord fondamental : « le politique est en dernier instance le plus déterminant ». Il y a aussi des principes fédérateurs : la justice sociale et la pratique démocratique sans oublier le partage de la souffrance de l’exclusion, de l’oppression et de la torture et le désir de servir le peuple tunisien.
Il appartient à chacun d'assumer ses responsabilités morales et historiques. La révolution tunisienne doit exprimer son projet et donner les garanties qu'elle est la solution réelle et crédible sur le plan de la sécurité et des opportunités commerciales et économiques. Les partenaires étrangers doivent écouter avec attention et sérieux les propositions et faire leur calculs avec pragmatisme et réalisme : où sont leurs intérêts à moyen et long terme? Puis se prononcer avec lucidité et courage sans a priori idéologique. S'ils veulent s'enfermer dans les inerties du passé et les clans des traditions d'affaires maffieuses c'est leur responsabilité et ils doivent l'assumer. Ils ne pourront pas dire qu'ils n'ont pas été avertis et informés des meilleurs choix à faire. Les élites tunisiennes qui se disent porter l'Islam doivent être plus vigilantes que les autres car si le regad du peuple peut faillir ou s'assoupir il y a le regard d'Allah As Samad à qui rien n'échappe.
- Les cercles éradicateurs profitent du « vide politique » pour mobiliser les alliances entre indigènes et esprit colonial fabricant l’indigène et tenir un discours éradicateur en porte à faux avec les préoccupations réelles du peuple tunisien ou du peuple français. Il suffit d’écouter par exemple Fadéla Amara « attention à l’islamisation » et d’autres stupides pour se rappeler le rôle de ses Caïns dans la réalisation du scénario algérien d’où la France sort perdant toutes ses cartes au profit des États-Unis. La France est un pays vieilli idéologiquement et politiquement qui peut se permettre d’avoir des comportements séniles alors que les États-Unis plus pragmatiques et plus jeunes sont plus offensifs et plus innovant. Chacun joue en rival pour nous dominer et en allié une fois que nous sommes dominés par l’un deux. Dans cette rivalité les pays du Maghreb sont jeunes et porteurs d’espoirs ils ne doivent pas laisser aux larbins de la France officielle d’assassiner leur avenir ni aux cyniques américains de leur voler leur labeur. A titre d’exemple la France a été derrière les pseudos changements démocratiques en Mauritanie conduite par la révolution de palais des militaires mauritaniens faisant tomber l’homme des américains. A leur tour les opposants au régime militaire se sont appuyés sur les américains pour placer une nouvelle équipe dans un jeu démocratique de façade.
Les Arabes et les Africains doivent comprendre que Scipion l’Africain est un romain qui a fait tomber Carthage pour la grandeur de Rome qui a asservi la Numidie puis l’a découpé en royaumes vassaux. Au moment où Obama félicite et encourage le peuple tunisien dans sa révolution il envoie son conseiller à Alger pour suivre de près et influer sur le déroulement des événements en faveur des États-Unis c'est-à-dire superviser des élections démocratiques qui ne permettent pas l’arrivée des islamistes au pouvoir. Durant ce temps Éric Raoult le député UMP qui a main mise sur l’aristocratie musulmane parisienne se mobilise pour accompagner la révolution des « jasmins » pour qu’elle ne soit pas une révolution des cactus et surtout que les islamistes tunisiens soient exclus du processus du changement en cours en Tunisie.
- Il est politiquement et idéologiqiuement surprenant que Rached Ghanouchi le leader de la Nahda ne rentre pas en Tunisie non pour "surfer" sur la vague de la Révolution populaire mais pour la conduire avec les forces vives et bloquer la porte aux arrivistes et aux opportunistes préparés par la CIA pour gérer le changement démocratique à l'intérieur et de l'intérieur des appareils bureaucratiques. Son retrait de la scène politique laisse l'observateur perplexe. Nous savons la signification de sa "sagesse" mais il reste à suivre le cours des évenements pour voir le sens, le contenu de la sagesse et surout le sens qu'il donne à la démocratie et à la liberté tant par rapport à la choura de l'Islam que par rapport aux injonctions américaines. Beaucoup de questions et peu de réponses de la part des tunisiens eu egard aux malheurs du peuple tunisien qui ne semble pas trouver d'interlocuteurs valables...
K. Marx a vu juste en disant qu’il vaut mieux provoquer le scandale pour éviter d’être sa proie. A nous de nous protéger de la prédation et des prédateurs en nous libérant du rôle de victime et en prenant de nouveau l’initiative historique : oser dire et oser faire avec force, sagesse et détermination: négocier en dehors du cadre de la vassalité et de la faiblesse, défendre le peuple tunisien et ses valeurs en position de force en s'appuyant sur la légitimité que confère le peuple tunisien et non les appareils mis par les Français et la CIA :
{Et Nous écrivîmes pour lui, sur les tablettes, une exhortation concernant toute chose, et un exposé détaillé de toute chose. "Prends-les donc fermement et commande à ton peuple d'en adopter le meilleur. Bientôt Je vous ferai voir la demeure des pervers. J'écarterai de Mes signes ceux qui, sans raison, s'enflent d'orgueil sur terre.} Al A’raf 145
{Il dit: "Ce que Mon Seigneur m'a conféré vaut mieux (que vos dons). Aidez-moi donc avec votre force et je construirai un remblai entre vous et eux.} Al Kahf 95
Le Coran nous demande d’aller à l’essentiel avec force et sagesse : résoudre la contradiction principale. En Tunisie et dans le monde musulman elle n’est pas d’ordre idéologique entre islamiste et non islamistes mais d’ordre politique pour ou contre la liberté et la participation de tous. Elle est d’ordre civilisationnel : rester inféodé à l’Occident sous la conduite d’un dictateur mis pas l’Occident et sous les lois coloniales ou recouvrir son identité, son indépendance et ses références historiques et géographiques construites par les générations qui nous ont précédés et qui ont résisté au colonialisme.
Les élites islamistes, laïques, nationalistes et libérales en terres d’Islam doivent se définir par rapport aux contradictions principales et se mettre en accord pour consacrer les efforts d’une décade dans la résolution des contradictions principales. Plus tard chacun peut s’impliquer dans la contradiction idéologique car le ciment social, le pacte social est construit solidement sur ce principe mohammadien que tous les arabes et tous les musulmans laïcs ou islamistes partagent dans cette étape cruciale qui ressemble à la période de l’oppression mecquoise :
« laissez entre moi et le peuple (l’ espace de liberté) »
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