mercredi 12 janvier 2011

La cyberrésistance s'organise

Publié le 12 janvier 2011 sur le site laliberte.ch
par SID AHMED HAMMOUCHE

TUNISIE - Les émeutes se poursuivent en Tunisie. Si la répression du président Ben Ali se durcit dans les rues et aurait déjà fait une cinquantaine de morts, c’est sur la Toile que la résistance s’organise le mieux et réussit à contourner la censure. A Paris, la complaisance du gouvernement passe mal.

(photo Keystone)

«Nous sommes tous des terroristes. C'est tout ce que le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali a trouvé à nous dire», peste Dora jointe hier à Tunis. Intervenant sur la TV d'Etat, le président tunisien s'est montré encore une fois menaçant: «La loi aura le dernier mot.» Il a promis de sanctionner sévèrement «ceux qui portent délibérément atteinte aux intérêts du pays, abusent de la crédulité de nos jeunes ou les incitent à l'agitation». Ben Ali a dénoncé «des bandes encagoulées qui se sont attaquées, de nuit, à des établissements publics et agressé des citoyens à leur domicile». Pour le chef d'Etat, qui traverse sa plus grave crise politique depuis son arrivée au pouvoir en 1987, «ces bandes seraient manipulées par des éléments hostiles à la solde de l'étranger, qui ont vendu leur âme à l'extrémisme et au terrorisme». En évoquant le terrorisme, le président tunisien montre qu'il est dépassé par les événements, tout en restant intransigeant avec ce mouvement social. Déjà le 28 décembre, il avait dénoncé les agitateurs qui portent atteinte à la stabilité et à la sécurité de la Tunisie. Pour Moufida Fedhila, blogueuse tunisienne, le régime joue avec le feu pour ternir l'image d'un mouvement social spontané. «Des actions de destruction d'édifices publics orchestrées par le gouvernement et filmées par la télévision publique TV7 tournent en boucle à la télé. Une manipulation pour induire en erreur l'opinion internationale en vue de fausser les mouvements populaires en les qualifiant d'actes terroristes!», dénonce cette opposante. Les Tunisiens, eux, ne sont pas dupes et il ne décolèrent pas face aux manipulations du «Ceaucescu des sables», comme le surnomme désormais la rue tunisienne. «Il faut que la France et la communauté internationale nous aide à mettre Ben Ali à la retraite. Ce régime nous terrorise depuis 23 ans et il veut nous faire passer aujourd'hui pour des extrémistes islamistes au service de Ben Laden. Trop gros, c'est trop!», s'indigne Halim, un ingénieur en génie civil au chômage depuis 4 ans. Même colère dans la voix de Dora: «Je suis sous écoute, comme c'est le cas pour des milliers de Tunisiens dans cet Etat policier: mes comptes Facebook sont bloqués, le régime a durci les mesures répressives. Mais je n'ai plus peur. Que la police secrète vienne me chercher chez moi. Rien ne nous arrêtera maintenant qu'on a brisé les chaînes de la «Hogra», le mépris.» Pour cette étudiante tunisienne de 22 ans, les intimidations du pouvoir ne vont pas lui faire baisser les bras. «Trop de misère, trop de morts, trop de dictature...» Sur le web, les appels fusent pour poursuivre le mouvement. Afin d'endiguer la contestation, le régime a ordonné la fermeture de toutes les écoles et universités du pays à partir d'hier et jusqu'à nouvel ordre. «Le discours du président nous a donné un nouvel élan de rage», tonne de son côté Kader qui est sorti hier manifester à Tunis, où la police a une nouvelle fois chargé la foule. Dans la région de Kasserine, la situation est pire et le bilan des émeutes atteindrait les 50 morts selon les blogeurs tunisiens. Des blogueurs très actifs depuis des semaines. Malgré les filtrages et la censure d'internet, ils mènent une véritable «cyberrésistance». Ainsi, des hackers ont bloqué des sites officiels, ceux d'entreprises comme la Bourse de Tunis ou des banques publiques.

Ben Ali pris dans la Toile

Exemple parmi les blogueuses dénonçant le régime tunisien, Lina Mhenni. Cette professeur d'anglais à l'Université de Tunis gère le blog «A Tunisian Girl», piraté par les services de renseignement tunisiens. Mais elle a pu réactiver rapidement son profil Facebook grâce à des internautes aux Etats-Unis et en Europe...Depuis l'Occident, des internautes ont lancé «Opération Tunisie», pour aider les blogueurs en Tunisie à contourner la censure. Aujourd'hui le régime Ben Ali a du mal à étouffer les appels à la mobilisation, très relayés sur Twitter et répercutés en Tunisie. Du coup, Ben Ali se retrouve en guerre pas seulement avec les Tunisiens, mais avec la Toile du monde entier... De son côté, la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH) a réclamé la suspension des négociations sur un «statut avancé» de partenariat entre l'Union européenne (UE) et la Tunisie, en raison des violences lors des manifestations dans ce pays. Désormais, le régime Ben Ali est cerné...

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