Qui : Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et Officier du Mérite culturel tunisien.
Où : Sur Canal + alors qu'il est interviewé par Anne-Sohie Lapix sur Dimanche Plus.
Contexte : la journaliste Anne-Sophie Lapix revient sur les émeutes qui secoue la Tunisie depuis plus de trois semaines. Ce week-end particulièrement violent s'est soldé par la mort de 27 manifestants selon l'opposition et 14 selon le gouvernement. La Tunisie vit actuellement une contestation politique, économique et sociale sans précédent depuis les années 80. La population se révolte principalement contre le chômage et le coût de la vie qui ne cesse d'augmenter.
Bonus-Track : "je me garderai bien de donner des leçons de manière trop univoque. (...) En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable."
"Il y a une opposition politique mais qui ne s'exprime pas comme elle pourrait le faire en Europe. Mais dire que le Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré."
Sources : Canal Plus
Publié le 9 janvier 2011 sur le site lepost.fr
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Monsieur le Ministre,
Le dimanche 9 janvier 2011 sur Canal +, vous avez déclaré concernant les actuels "troubles en Tunisie" : "En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable. Il y a une opposition politique mais qui ne s'exprime pas comme elle pourrait s'exprimer en Europe. Mais dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré".
(Source : Dimanche + sur Canal +)
Personne ne peut nier aujourd’hui quel est le véritable visage du régime tunisien, oppresseur, tortionnaire, corrompu, népotique, accapareur des richesses nationales comme l'indique Amnesty International.
L’argument des avancées concernant les droits de la femme n’est qu’un rideau de fumée derrière lequel se cache cette dictature pour vendre une image un temps soit peu acceptable auprès des chancelleries occidentales. Cet héritage de Bourguiba ne saurait être indéfiniment invoqué pour dédouaner le gouvernement de Zine A. Ben Ali de toutes les ignominies dont il s’est rendu et se rend coupable au quotidien depuis 23 ans.
Il est de même lorsque le despote de Carthage, ses sbires et ses soutiens internationaux prétendent qu’il est le seul rempart contre les islamistes. C’est ignorer qu’en envoyant de nombreuses classes d’âge de Tunisiens sur les bancs des universités, la Tunisie a elle-même produit des générations d’hommes et de femmes qui ne sont ni dupes, ni stupides et qui finalement sont plus matures politiquement qu’on ne veut bien le faire croire aux opinions du monde et à leurs dirigeants.
Vous estimez que "l’opposition tunisienne ne peut s’exprimer comme elle le ferait en France ou en Europe" et c’est juste. Mais sauf à considérer que le ministère de la Culture en France considère que l’universalisme des droits de l’homme ne serait qu’un vain concept, vous ne pouvez retirer le droit des Tunisiens de faire émerger une opposition digne de ce nom, en lieu et place de ces partis d’opposition fantoches que le régime feint de tolérer.
Votre déclaration est d’autant plus indigne et indécente à l’égard du peuple tunisien que nous apprenions le jour même, que dans la nuit du 8 au 9 janvier, au moins 20 personnes sont mortes selon l'opposition, sous les balles du gouvernement tunisien sous l’odieux prétexte de la "légitime défense".
Vos intérêts personnels vous égarent-ils, vous faisant perdre la mesure de vos propos ? Faut-il considérer qu’il s’agit d’un nouveau dérapage de votre part ?
Face au black-out médiatique et à la censure, les Tunisiens se sont emparés des médias sociaux pour diffuser l’information et organiser la résistance. Je ne saurai que trop vous conseiller de consulter Facebook et Twitter où vous en apprendrez sans doute beaucoup sur ce qui se passe actuellement dans ce petit paradis méditerranéen où vous aimez tant passer de bonnes vacances.
Les aspirations du peuple tunisien sont légitimes et il est de l’intérêt de la France de ne pas soutenir indéfiniment les autocrates. Car le prix de cette soi-disant realpolitik pourrait être chèrement payé si l’exaspération et la colère des Tunisiens sont telles que l’islamisme radical devient la seule porte de sortie. A continuer de fermer les yeux et de se taire, c’est ce genre d’opposition qui risque d’émerger.
C’est en tant que citoyenne française jouissant pleinement de ma liberté d’expression que je m’indigne devant vos propos. Je vous demande Monsieur, de bien vouloir présenter vos excuses au peuple tunisien, aujourd’hui, plus qu’hier, endeuillé par le sang de ses fils, versé pour mettre fin à cette dictature ignoble qui piétine la démocratie, insulte l’État de droit, et massacre toute tentative de rébellion.
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