dimanche 2 janvier 2011

Amiante/Pourquoi les gouvernements Harper et Charest veulent-ils semer la mort à l’étranger ?

Publié le vendredi 31 décembre 2010,


N’ayons pas peur des mots, c’est une véritable honte. Et c’est par une délégation d’experts en santé et sécurité au travail de plusieurs pays d’Asie que cette situation scandaleuse nous a été rappelée cette semaine, délégation que le premier ministre Jean Charest a tout simplement refusé de rencontrer.


Le Canada et le Québec s’apprêtent à nouveau à soutenir une industrie moribonde, mais surtout dangereuse et cancérigène, celle de l’amiante chrysotile. Nos gouvernements seront ainsi responsables de milliers de morts qu’ils ne verront évidemment jamais, ceci en toute connaissance de cause, et simplement pour protéger quelques centaines emplois ici.

L’amiante chrysotile est extrêmement toxique, car il cause à la fois des cancers et des maladies pulmonaires chroniques et graves. Dans le monde, un décès sur trois par cancer lié au travail est causé par l’amiante. Ceci a maintes et maintes fois été rappelé par l’Organisation mondiale de la santé et l’Agence internationale de recherche sur le cancer : toutes les formes d’amiante sont cancérigènes.

Plus près de nous, l’Association médicale du Québec, l’Institut national de santé publique du Québec, l’Association des médecins spécialistes en santé communautaire du Québec, la Société canadienne du cancer, et l’Association pour la santé publique du Québec ont clairement signifié leur opposition à la relance de la mine Jeffrey en Estrie et à l’exportation de l’amiante vers des pays où les standards d’utilisation sont nettement moins bons qu’ici.

Contrôle inexistant

La demande d’amiante vient surtout de l’Inde, de l’Indonésie, de la Thaïlande, des Philippines, du Sri Lanka et du Mexique. Or dans beaucoup de ces pays, l’amiante est utilisé dans la construction, la rénovation, la manufacture de tuyaux et planchers ou la confection de systèmes de freins, des industries où le contrôle est inexistant ou très rare. Le ministre Gignac le sait pertinemment, car il a lui-même reconnu récemment que le gouvernement du Québec, qui s’apprête à donner un financement de 58 millions $ pour soutenir la mine Jeffrey au bord de la faillite, ne pouvait contrôler par ses « règlements rigoureux de sécurité » que pour 0.1% de l’amiante exporté.

Quand au ministre de la Santé, il est tout simplement totalement absent du débat. Selon nous, le ministre Bolduc viole ainsi le code d’éthique minimal des médecins en se faisant complice d’un gouvernement et d’une industrie qui crée la maladie et la mort.

Sombre feuille de route

Il faut rappeler que la « feuille de route » du Canada est particulièrement sombre au chapitre de l’amiante. Le fédéral donne 250 000$ par an à l’Institut Chrysotile, qui se prétend un organisme scientifique, afin de soutenir cette industrie. C’est plus de $20 million que l’Institut a reçu depuis 1984. Un de ses directeurs n’est nul autre que le président de la mine Jeffrey !

En 1999, le gouvernement canadien a bloqué une initiative de la France, qui voulait interdire le commerce de l’amiante à l’Organisation mondiale du commerce. Lors de négociations internationales en 2006 sur le commerce des produits chimiques toxiques, les Ressources naturelles du Canada ont tout fait pour protéger l’exportation de l’amiante. Et depuis la Convention de Rotterdam, qui a débuté en 2003, le Canada a bloqué systématiquement l’inscription volontaire de l’amiante chrysotile comme produit potentiellement toxique.

Par la suite, une commission internationale indépendante de 32 experts s’est penchée sur l’amiante chrysotile. Elle a recommandé l’inscription du produit sur la liste des produits dangereux, mais le Canada s’y est encore opposé en 2006. De plus, le premier ministre Harper a précisé récemment qu’il continuera à bloquer la Convention en 2011 afin de protéger l’industrie de l’amiante.

« Du sang sur les mains »

Une des revues médicales les plus prestigieuses dans le monde, The Lancet, se penchait tout récemment (le 9 décembre) sur cette grave question des mines d’amiante québécoises et sur les conséquences néfastes de l’exportation du produit. L’article se terminait sur ces mots : « si la mine Jeffrey ouvre à nouveau, les gouvernements du Canada et du Québec auront du sang sur les mains pendant plusieurs générations ».

Et un éditorial de la prestigieuse revue Nature titrait le 16 décembre dernier à propos des projets d’exportation d’amiante du Canada : « Irresponsible policies could cause an epidemic of malignant lung disease ». Nos dirigeants auraient avantage à écouter les dizaines d’experts d’ici et d’ailleurs qui ont exhorté, depuis des années, le Québec de ne pas soutenir cette industrie. De fait, le seul allié du Québec dans ce dossier est la Russie qui se sert de la propagande québécoise afin aussi de vendre son amiante chrysotile à l’étranger.

C’est en effet une véritable honte. Grâce aux pressions constantes de nos gouvernements canadien et québécois, nous faisons obstacle aux efforts de l’Organisation mondiale de la santé et causons la maladie et la mort à l’étranger. Nous sommes en droit d’exiger de nos gouvernements un peu plus de sens de responsabilités et un peu plus d’indépendance face aux puissants lobbys de l’industrie de l’amiante.

La réouverture de la mine Jeffrey ne doit jamais se produire. Nous terminerons cette lettre en paraphrasant les mots récents du rédacteur scientifique de la Revue canadienne de santé publique qui traitait de la question : « après cela, peut-être que le Québec pourrait nationaliser son industrie du tabac et vanter les mérites de la cigarette auprès des adolescentes en Asie... »

Dr Éric Notebaert, MD ; Dr Mylène Arjane, MD ; Dr Thierry Bégin. MD ; Dr Warren Bell MD ; Dr Marie-Rose Chateauvert, MD ; Dr Raoul Daoust, MD ; Dr Pierre Desaulniers, MD ; Dr Michael Dworkind, MD ; Dr Richard Essiambre, MD ; Dr Isabelle Gingras, MD ; Dr Jocelyn Gravel, MD ; Dr Gabriella Del Grande MD ; Dr Michel Garner, MD ; Dr Caroline Grégoire, MD ; Dr Nadia Hogue, MD : Dr Courtney Howard, MD ; Dr Géraldine Jacquemin, MD ; Dr Kappil Khatter, MD ; Dr Paul-André Lachance, MD ; Dr Raymond Lalande, MD ; Dr Éric Lalonde, MD ; Dr Alexandre Larocque, MD ; Dr Catherine Laurendeau, MD ; Dr François Lehmann, MD ; Dr Jean Papacotsia, MD ; Dr Kathleen Pelletier, MD ; Dr Michèle Pilote, MD ; Dr Diane Poirier, MD ; Dr Anne Rouleau, MD ; Dr Patrick Tardif, MD ; Dr Anne Thibault MD ; Dr Louis Trudelle, MD ; Dr Cathy Vakil MD ; Dr Jean Zigby MD.

Association Canadienne des Médecins pour l’Environnement

URL de l'article: http://www.pressegauche.org/spip.php?article6233

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