vendredi 19 novembre 2010

Paul Larudée: « Une situation de schizophrénie »

Publié le 19 novembre 2010 sur le site palestine-solidarite.org

Les mots que nous utilisons parlent sans cesse de qui nous sommes et de nos convictions ; ils parlent aussi au plus près du regard que nous portons sur le monde !

L’exemple le plus frappant sur la question palestinienne est d'utiliser aujourd’hui le terme Palestine en lieu et place de Palestine occupée ce qui traduit d’emblée, soit duquel côté on se place sur cette question, soit une forme de légèreté de notre être si l’on n’est pas ignorant de la vérité ! La première des exigences que nous devons donc avoir envers nous-mêmes et envers ceux qui comptent dans nos vies est de traduire par un choix réfléchi les mots que nous utilisons pour leur parler de nous ou parler de leur situation. Ne pas omettre d’ajouter l’épithète « occupé » pour parler de la Palestine, de l’Irak, de l’Afghanistan traduit d’emblée notre juste positionnement par rapport à ces infamies qui ont cours sur ces territoires ! Les terres occupées ne sauraient être présentées aux hommes comme celles qui sont libres !!! Les hommes qui les habitent sont privés de leur autonomie et de leurs libertés fondamentales et c’est cela que l’épithète « occupée » doit renvoyer d’emblée comme images aux esprits !

De même, peut-on raisonnablement parler de « l’Etat » d’Israël alors même que les frontières de cette entité sont redessinées au fur et à mesure de ses incessantes annexions qui redéfinissent en permanence son cadre territorial ! Or la délimitation territoriale est une condition indispensable pour que l'autorité politique puisse s’exercer dans un cadre qui respecte l'intégrité du territoire des voisins : la Palestine, la Syrie, le Liban et par voie de conséquence l’intégrité des hommes qui vivent sur ces territoires !

Tout ceci n’est pas de l’ordre de l’anecdotique parce que cela pose les bases d’une posture bien précise que l’on doit avoir à chaque instant avec une entité sioniste usurpatrice et criminelle !

Et ce n’est vraiment pas difficile d’agir ainsi car cela ne fait que traduire la relation que nous avons avec nous-mêmes bien avant celle que nous avons avec le monde !

Une fois que les mots sont posés avec précision et justesse, alors seulement ensuite, la réflexion peut être engagée correctement !


Vendredi 12 novembre 2010

« Bien qu’il existe beaucoup de parallélismes entre le cas des Arméniens et celui des juifs, il y a une différence considérable entre eux. Les Arméniens n’ont jamais dépossédé une population entière aux fins de créer un Etat, et ils vivent aujourd’hui en très bonne harmonie avec le reste des populations des pays où ils se trouvent », explique Paul Larudee.

Il est aisé d’être du côté de la paix et de la justice dès lors qu’une cause est populaire, que les gens que nous défendons font l’objet d’admiration et quand le sacrifice n’est pas trop important. Mais combien d’entre nous sont-ils prêts à étendre nos principes à une cause qui est impopulaire, qui est la cause de gens qui sont méprisés, cela, au risque de notre gagne-pain, de nos relations familiales et de notre sécurité personnelle ?

Bien entendu, les gens sérieux ne sont pas unanimes sur ce qui constitue la justice. Il fut un temps, dans l’histoire des Etats-Unis, où l’esclavage était très majoritairement accepté. Par la suite, cela devint notre problème le plus controversé, le seul pour lequel nous nous soyons livrés à la guerre civile. Et pourtant, aujourd’hui, cela n’est absolument plus un sujet de controverse ; de fait, qu’il y ait eu quelqu’un pour fermer les yeux sur l’esclavage reste un mystère, ceux qui le défendaient ouvertement étant beaucoup moins nombreux.

Il y a un autre fait dérangeant. Les Etats-Unis, le phare de la liberté et des droits de l’homme, sont le résultat de l’une des campagnes d’épuration ethnique les plus larges et les plus abouties que le monde ait connues.

Mais comment cela a-t-il été possible ? Les peuples, les sociétés et les gouvernements qui ont commis ces crimes étaient-ils si différents des nôtres ? Si vous le voulez bien, n’ayons pas l’arrogance de le penser. Qu’il nous suffise de regarder avec quelle facilité notre société peut être terrifiée et manipulée par la ‘menace’ du communisme ou de l’Islam, ou la manière dont nous pouvons être incités à croire que des pays aussi marginalisés que la Corée du Nord, l’Afghanistan ou l’Irak pourraient s’aviser d’attaquer le pays le puissant du monde.

De nos jours, nous qualifions de « terroristes » les gens qui recourent à la violence contre l’Amérique et l’Occident. Durant l’épuration ethnique en Amérique du Nord, nous les appelions « les sauvages ». La fonction de tels termes est de rendre inutile de questionner nos motivations lorsque nous nous en prenons à ces gens. Dans les jours qui ont suivi les attentats de 2001 contre le World Trade Center (le 11 septembre, à New York, ndt), combien, dans nos sociétés, se sont-ils posés la question du « pourquoi », et combien étaient persuadés que nous n’avions pas à le faire ?

Notre société n’est pas la seule à faire la supposition raciste que d’autres sociétés sont nos ennemis héréditaires, sans aucune considération pour quelque grief légitime qu’elles puissent bien avoir au sujet de notre politique. Il est bien plus confortable de croire que ces gens nous haïssent à cause de la liberté dont nous jouissons, et notre gouvernement et nos médias nous y encouragent le plus souvent. Pourquoi sommes-nous tellement enclins à prendre pour argent comptant que la religion ou l’idéologie peuvent transformer des populations entières en automates fanatiques prêts à s’immoler eux-mêmes pour peu que cela nous fasse du mal ? Notre société n’aurait-elle jamais demandé à sa jeunesse de faire de tels sacrifices pour défendre le mode de vie américain, le célèbre « American way of life » ? Nous devons nous garder de diaboliser autrui et de formuler des sentences qui ne tiennent aucun compte de l’humanité des personnes que nous nous arrogeons le droit de juger, ni de la similarité de leurs motivations avec les nôtres. Le père fondateur de l’Etat d’Israël, David Ben Gourion, quant à lui, n’a jamais commis cette erreur :

« Pourquoi les Arabes concluraient-ils la paix ? Si j’étais un dirigeant arabe, je n’aurais jamais rien signé avec Israël. C’est normal : nous leur avons volé leur pays. Bien sûr, « Dieu nous l’a promis » [guillemet du traducteur, ndt], mais qu’est-ce qu’ils en ont à faire ? Notre Dieu n’est pas le leur. Nous sommes originaires d’Israël, c’est exact, mais c’était il y a deux mille ans : qu’est-ce que cela peut bien représenter, à leurs yeux ? Il y a eu l’antisémitisme, les nazis, Hitler, Auschwitz, mais en quoi les Arabes en étaient-ils responsables ? Tout ce qu’ils voient, c’est que nous sommes venus ici leur voler leur pays… »

Voilà, dans ces propos, il y a un minimum de sérieux. Pas une once de compassion, bien sûr, mais du sérieux, oui, au moins, il y en a…

Sommes-nous aussi sérieux que Ben Gourion ? Si nous avions été à la place de nos ancêtres, aurions nous reconnu la souveraineté des Amérindiens sur l’Amérique du Nord, leur aurions-nous demandé la permission de nous installer, et aurions-nous accepté de vivre dans des pays majoritairement habités par eux ?

Et puis regardez les prétextes débiles qui ont été mis en avant pour procéder à l’épuration ethnique de la population indigène nord-américaine : ils auraient été incapables de s’adapter, nous leur aurions fait des propositions honnêtes qu’ils auraient refusées ; ils n’auraient pas raté une occasion de rater l’occasion… Cela vous rappelle quelque chose ? Je crains que nous ne soyons tout aussi trompés aujourd’hui que nous avons pu l’être dans le passé, et la question palestinienne en est une illustration parfaite, bien que ce ne soit absolument pas là, hélas, la seule.

Aujourd’hui, dans le monde, vivent plus de onze millions de Palestiniens. Plus de huit millions d’entre eux ne peuvent vivre chez eux, en Palestine, et les trois millions restants sont confrontés à une pression inexorable visant à les faire partir.

Comme avec l’esclavage et le génocide des Amérindiens, toutefois, beaucoup d’entre nous admettent des excuses ridicules censées « justifier » cette situation. L’Onu ne leur aurait-elle pas offert (« généreusement ») la moitié de leur propre pays, en 1947 ? Israël ne leur aurait-il pas offert plus de 90 % des 22 % de leur pays qu’Israël n’avait pas encore réussi à annexer officiellement ?

Et voici la meilleure : Israël n’a-t-il pas le droit d’exister en tant qu’Etat juif ? (Bien sûr, si c’est vrai, alors n’avons-nous pas l’obligation de mener à bien le nettoyage ethnique des Palestiniens et, de fait, ceux-ci n’ont-ils pas l’obligation de s’épurer ethniquement eux-mêmes ?)

Combien d’Américains n’ont-ils pas cru, par le passé, que la Palestine était une terre sans peuple pour un peuple sans terre, et qu’Israël avait fait fleurir le désert ? Combien n’ont-ils pas gobé qu’en mai 2010 plusieurs centaines de commandos israéliens armés jusqu’aux dents (mais, attention, hein, non-violents?) auraient été attaqués au cours de leur mission pacifique au beau milieu de la Méditerranée par des volontaires humanitaires désarmés (mais inexplicablement violents) ?

Jusqu’à quel point notre défense de la justice sociale est-elle sérieuse ? Il se trouve qu’il existe un moyen permettant de le vérifier.

Le mot génocide a été inventé en 1943 par un juriste juif polonais, Raphael Lemkin, qui devint conseiller lors des procès de Nuremberg, à la fin de la Seconde guerre mondiale. Lemkin utilisa pour la première fois son nouveau vocable en 1943 pour qualifier la manière dont un peuple dont la religion et la culture différaient de celles de la société dans laquelle ce peuple vivait avait perdu un quart de sa population dans le monde entier dans des massacres de masse et la manière dont le reste avait été largement dispersé. Beaucoup de ses membres se réinstallèrent au Moyen-Orient, où ils demeurent jusqu’à ce jour.

Vous pensez sans doute que je suis en train de parler ici des juifs, mais vous faites erreur, car, en fait, Lemkin a utilisé pour la première fois le terme de génocide en parlant des Arméniens. Le cas des Arméniens est instructif, car des réfugiés arméniens se réinstallèrent en grand nombre au Liban, en Syrie, en Palestine, en Irak, en Europe, aux Etats-Unis et dans d’autres régions du monde.

Bien qu’il existe beaucoup de similarités entre le cas des Arméniens et celui des juifs, il y a une différence entre eux, et cette différence est de taille : les Arméniens, quant à eux, n’ont jamais dépossédé un peuple entier pour créer un Etat, et ils vivent, de nos jours, en parfaite harmonie avec les populations des pays où ils se trouvent (d’ailleurs, c’est aussi le cas des juifs, sauf dans la région d’où ils ont décidé d’expulser la population non-juive…)

Mais jugeons-nous les Arméniens et les juifs (ou tout au moins les juifs israéliens) de la même manière, ou différemment ? Voici une autre aune pour le mesurer…

En 1948, il y avait des populations européennes importantes dans deux régions non-européennes du monde : l’Afrique du Sud et la Palestine. Dans ces deux régions, ces populations européennes étaient en minorité, mais elles ne voulaient pas l’être, et elles décidèrent de ne pas être gouvernées par la majorité.

La solution inventée en Afrique du Sud fut l’apartheid – lequel visait, de fait, à faire des non-Européens des non-citoyens, excepté dans les ainsi dits « homelands » (comprendre bantoustans) où on leur imposa de survivre, à l’écart. Autrement dit, les Blancs sud-africains privèrent de ses droits la majorité de la population indigène, mais ils ne l’expulsèrent pas.

Pendant ce temps, la même année, en 1948, Israël s’empara de 78 % du territoire palestinien et expulsa environ 730 000 de ses habitants non-juifs, qui constituaient 85 % de la population palestinienne vivant dans les régions conquises (par les sionistes). D’un autre côté, les sionistes accordèrent le droit de vote aux 15 % de Palestiniens qui avaient réussi à rester en Palestine. Autrement dit, Israël a expulsé la majorité de la population, mais elle a donné des droits civils à l’infime minorité de ceux qui étaient restés : c’est là l’image symétrique de la solution sud-africaine.

Alors, jugeons-nous, oui ou non, l’Afrique du Sud de l’apartheid et Israël en fonction des mêmes standards, ou de standards différents ? Ne sommes-nous pas ulcérés à l’idée d’un Etat blanc exclusiviste en Afrique du Sud, tout en soutenant l’idée d’un Etat exclusiviste juif en Palestine ?

Que pensons-nous de sociétés exclusivistes musulmanes ou chrétiennes dans les Balkans ? Soutenons-nous la ségrégation en Palestine (connue autrement sous le vocable de « « solution » à deux Etats »), mais pas aux Etats-Unis ? Que pensons-nous de la soi-disant menace pesant sur la majorité anglo-saxonne en Californie (ou en Arizona, ou au Texas), en comparaison de ce qui est qualifié, en Israël, de « bombe démographique » ?

Je vois que vous voyez mieux le problème, maintenant. Si nous sommes antiracistes, le sommes-nous sérieusement et jusqu’au bout ? Acceptons-nous ce principe, l’antiracisme, dans ses ultimes conséquences ? En 1967, I.F. Stone n’avait pas peur d’être logique avec lui-même :

« Israël est en train de créer une sorte de schizophrénie dans la juiverie mondiale. Dans le monde extérieur à Israël, le bien-être de la juiverie dépend du maintien de sociétés laïques, pluralistes et non-racistes. En Israël, en revanche, elle prône et défend une société dans laquelle les mariages mixtes ne peuvent être légalisés, où les non-juifs ont un statut inférieur à celui des juifs et dont l’idéal est raciste et exclusiviste. Les juifs doivent lutter, ailleurs qu’en Israël, pour leur sécurité et pour leur existence mêmes contre des principes et dont il se trouve qu’ils les défendent, en Israël ! ».

C’est le nœud du problème. Parce que si Israël connaît une transformation à la sud-africaine et cesse d’être un Etat juif, de la manière dont l’Afrique du Sud n’est plus un Etat blanc, la quasi-totalité des principaux problèmes opposant les Palestiniens et les Israéliens seront réglés. Ce ne sera pas une utopie, et le pays connaîtrait certainement bien des problèmes auxquels l’Afrique du Sud est aujourd’hui confrontée. Mais Israël aurait franchi un pas décisif vers la justice sociale, et tant les Palestiniens que les Israéliens (quelque soit le nom qu’ils se choisissent pour eux-mêmes, d’ailleurs) connaîtraient alors la paix – de la même façon, exactement, que l’Afrique du Sud est en paix. La paix est, au moins, une des rares choses que l’Afrique du Sud ait réussi indubitablement à conquérir. Vous pouvez vous demander de quelle manière, dans la pratique, Israël pourrait accueillir tous les Palestiniens susceptibles de vouloir retourner chez eux. Comme l’a montré le Dr. Salman Abu Sitta, toutefois, plus de 90 % des cinq-cents villages et villes détruits lors de la création de l’Etat d’Israël sont encore inoccupés aujourd’hui. Les reconstruire ne pose aucun problème pratique insurmontable, la volonté de les reconstruire et les moyens pour ce faire étant bien réels.

Bien entendu, il est évident que les Israéliens juifs n’accepteront jamais une telle solution de leur plein gré. Toutefois, les Africaaners n’ont, eux non plus, jamais accepté de bon cœur la dissolution de l’apartheid. Le dernier sondage d’opinion effectué avant la dissolution de l’apartheid avait montré que celui-ci était encore soutenu par 90 % des membres de la communauté blanche. Si l’Afrique du Sud a abandonné le régime de l’apartheid, ça n’est pas parce que les Blancs le demandaient, mais bien parce que les dirigeants du pays avaient fini par comprendre qu’il était futile d’essayer de faire fonctionner un tel système en défiant la condamnation et la mise à l’écart par le monde entier, se manifestant sous la forme d’un boycott, de désinvestissements et de sanctions (BDS). Pourquoi devrions-nous attendre qu’Israël soit persuadé du fait que la morale lui impose d’abandonner l’idée d’un Etat juif ? Existe-t-il une solution qui soit juste et pacifique qui ne passerait pas par la dissolution de l’Etat juif ? Bien entendu, cela dépend des principes qui sont les vôtres. Toutefois, s’il-vous-plaît, ne nous complaisons pas dans l’illusion que nous appliquerions avec cohérence ces mêmes principes de justice sociale qui nient la légitimité de l’exclusivisme ethnique et racial partout ailleurs (qu’en Israël)…

Même d’un point de vue pratique, il y a des problèmes qui sont inhérents à l’idée-même d’un « Etat juif ». Un tel Etat aurait en permanence à trouver des moyens lui permettant de conserver une population à la majorité juive écrasante. Si cette population juive se réduit, les juifs étant de plus en plus nombreux à émigrer vers d’autres pays, Israël sera contraint à trouver des moyens lui permettant de réduire la population non-juive. Et peu importe la manière dont cela serait réalisé, cela ne pourra pas être joli à voir.

La justice ne serait être bâtie sur les fondations de l’injustice. Et il n’y a pas de justice dans un Etat où certaines personnes sont accueillies à bras ouvertes tandis que d’autres ne le sont pas, un Etat qui est construit sur l’expulsion de personnes de leurs foyers. Ce fait fondamental doit être changé si l’on veut réaliser la justice en Palestine.

C’est la raison pour laquelle nous devons défier l’Etat d’Israël et sa politique, visant à l’expulsion, à la marginalisation et à la disparition du peuple palestinien.

Nous ne devons surtout pas donner à Israël un passe-droit sur les principes que nous appliquons partout ailleurs dans le monde.

Paul Larudee est un des fondateurs des deux mouvements Free Gaza ! et Free Palestine !, il est l’un des organisateurs de l’International Solidarity Movement (ISM).

Traduit de l'anglais par Marcel CharbonnierSource: http://www.gilad.co.uk/writings/paul-larudee-a-kind-of-schizophrenia.html

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier

Source: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.Paul_Larudee.121110.htm



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