samedi 10 octobre 2009

Corruption, incompétence, collaboration, ou les trois ?

Publié sur le site du Centre Palestinien d'Information le 07 octobre 2009
Nidal/Loubnan ya Loubnan

(Photo al manar)

Le scandale de la rédition en rase campagne de Mahmoud Abbas quant au rapport Goldstone provoque une crise profonde. Après mon billet d'hier (la traduction d'un billet d'Electronic Ali), il me semble intéressant de vous présenter d'autres commentaires sur cette affaire.

En particulier, un billet remarquable de Saree Makdisi offre trois explications possibles:
Corruption; incompetence; collaboration: ah, the agony of choice.
Comme il le dit simplement, la trahison est grave:
On peut difficilement attendre d'autres États qu'ils résistent à la pression étatsunienne et soutiennent une résolution en faveur des droits des Palestiniens que la délégation palestinienne elle-même renonce à soutenir – pourquoi le Vénézuela, le Nigeria ou le Pakistant devraient être plus Palestiniens que les Palestiniens?
Concernant la corruption de l'Autorité palestinienne, Saree Makdisi reprend essentiellement les informations déjà présentes dans le billet d'Electronic Intifada que j'ai traduit ici hier: l'implication directe de la clique Abbas dans une entreprise téléphonique financée par des hommes d'affaire du Golfe, et le chantage israélien pour «libérer» la bande de fréquences nécessaire au lancement de ce réseau téléphonique.

Je voudrais faire ici un aparté.

La question de la corruption en Palestine m'a toujours paru problématique: c'est typiquement un sujet exploité par les Israéliens pour délégitimer leurs interlocuteurs et pouvoir prétendre qu'ils n'ont aucun «partenaire» pour négocier (en faisant, évidemment, l'économie de leurs propres problèmes de corruption). En gros: Arafat est corrompu, on peut pas négocier avec lui; les organisations de résistance, elles, sont «islamiques», «antisémites», «terroristes», on ne peut pas non plus négocier avec elles. Situation confortable pour qui ne cherche pas la paix («nous n'avons pas d'interlocuteur pour la paix»...).

Surtout, peut-on sérieusement s'étonner de l'existence de la corruption en Palestine? Soixante ans d'occupation, des enjeux de pouvoir permanents (puisque, dans un non-État, le pouvoir ne peut évidemment pas avoir de légitimité purement démocratique, mais être uniquement le fruit d'enjeux, de négociations, d'«équilibres» diplomatiques, de l'histoire de la lutte armée... au point que, lorsqu'une légitimité démocratique émerge enfin après des élections, elle est immédiatement noyée sous les bombes et le blocus), le besoin permanent de graisser des pates (en Palestine occupée et à l'étranger), la fréquentation continue d'officines de sécurité recourant elles-mêmes à la corruption, la longue fréquentation du système libanais (hé hé), le besoin de financer une tripotée de trucs occultes (armes, communication), l'obligation d'ailleurs de mettre en place des structures occultes pour ne pas servir de cible aux interventions israéliennes, de l'argent légal déversé dans un non-État sans structures de contrôle ni contre-pouvoirs, et des financements occultes de la part de tous ceux qui interviennent en Palestine pour promouvoir leurs intérêts ou leur idée de la «paix» (le «Quartet», Israël, les pays du Golfe, etc.). Le système politique israélien, qui se présente comme une démocratie moderne dotée de contre-pouvoirs, est totalement vérolé par la corruption. Comment imaginer que la Palestine, qui n'a aucune des caractéristiques d'un État, puisse échapper à la corruption? Corruption qui, dans cette situation, me semble à la fois inévitable et, pour une part, indispensable.

Bref, le système Arafat a toujours été corrompu et a toujours fait usage de la corruption. Mais le problème est qu'il est très difficile d'utiliser cet unique argument pour nier sa légitimité. Il y a une foule d'autres aspects pour critiquer l'épopée Arafat, mais le problème de la corruption m'apparaît naïf et (trop) facilement utilisé par les israéliens pour refuser toute négociation.

Cependant, avec Abbas et «la jeune garde» symbolisée par Dahlan, il n'est pas impossible de considérer que la corruption est devenue l'unique moteur de l'Autorité palestinienne, l'aspect central expliquant les deux autres aspects évoqués par Saree Makdisi, l'incompétence et la collaboration.

La seconde explication possible, selon Makdisi, est l'incompétence.
L'une des explications est, simplement, l'incompétence: qu'Abbas et ses associés manquent tellement d'intelligence, d'imagination et compétences politiques qu'ils aient simplement raté toute l'affaire. Cela n'est certainement pas hors de question: Abbas lui-même est un homme extraordinairement fade et profondément compromis, et son cercle d'intimes – dont des hommes comme Mohammad Dahlan et Saeb Ereikat – inspire encore moins confiance qu'Abbas lui-même. En dehors de leur profond dédain pour les souffrances palestiniennes à Gaza (obtenir réparation de ces souffrances devrait être leur principale priorité), il devrait être clair qu'un participant à une négociation qui jette volontairement par la fenêtre une de ses rares cartes maîtresses tout en essayant (ou en prétendant) négocier n'est, c'est un euphémisme, pas qualifié pour négocier dès le départ, et encore moins pour prétendre «mener» un peuple rebelle et invaincu comme les Palestiniens. Si la direction de Ramallah est aussi désespérément incompétente selon ce scénario, c'est une raison suffisante pour leur retirer leur mandat, sinon pour dissoudre l'Autorité palestinienne elle-même. (Il est difficile, cependant, de «retirer son mandat» à quelqu'un comme Abbas, qui n'a de toute façon pas de «mandat» [...].)
L'option de l'incompétence est celle soutenue par Rami G. Khoury dans un billet du Daily Star:
The total emptiness in the Palestinian presidential chair is a problem that has a solution; in one move Abbas can help rebuild the credibility of the Palestinian presidency while simultaneously strengthening overall Palestinian national unity and political cohesion.

He should simply call early elections for the Palestine Authority presidency, not stand as a candidate, and instead devote time to using his other position as head of the Palestinian Liberation Organization’s Executive Committee to achieve a critical need absent from Palestinian life for decades: namely, building a national consensus by giving voice to all groups of Palestinians and especially to refugees living in camps throughout the Middle East.
Mais l'aspect le plus intéressant de l'article de Saree Makdisi est, à mon avis, sa troisième option: il explique le pourquoi du comment de l'Autorité palestinienne elle-même, et en quoi cette Autorité n'a qu'une seule fonction: la collaboration. Je manque de temps pour vous traduire ce long passage, que je reproduis donc ici en anglais (si je trouve le temps, je ferai une traduction):
Another—and I think more likely—possibility is that Abbas, the PA and the essentially defunct PLO are not (and never were, at least since the time of Yasser Arafat’s death) interested in serious negotiations with Israel that could have led to the creation of a genuine Palestinian state in the occupied territories. After all, one of the main criticisms of the Oslo Accords of 1993-95 which created the PA, is that, far from ending Israel’s occupation of Palestinian territory, they merely served to shift the day-to-day burden and cost of administering the occupation to the newly-established PA, while allowing Israel to go on demolishing Palestinian homes, expropriating Palestinian land, and building Jewish colonies in the occupied territories in contravention of international law. Oslo formally separated the three main chunks of Palestinian territory that Israel has occupied since 1967 (Gaza, the West Bank and East Jerusalem) from each other and the outside world, and, additionally, broke the West Bank itself into Areas A, B and C. It was only in Area A (about 18 percent of the total) that the PA had any kind of practical presence on the ground, and in Area C (60 percent of the West Bank), the PA had no role or presence at all—and that’s where Israel was (and still is) busy demolishing, expropriating and building. Oslo and the PA, in other words, far from ending the occupation and laying the basis for the creation of an independent Palestinian state, actually allowed Israel to consolidate the occupation and further cement its grip on Palestinian land. Which is exactly why the population of Jewish colonists in the West Bank and East Jerusalem doubled during the period of Oslo and has been increasing ever since—and today numbers almost half a million.

As this latest episode so amply demonstrates, the PA serves Israel by facilitating the occupation—which is why Israel invented it in the first place, just as, historically speaking, colonial powers have always attempted to create or coerce local elites into helping them deal with the population at large: an approach perhaps most gracefully summarized in Macaulay’s Minute on Indian Education of 1835 (”We must at present do our best to form a class who may be interpreters between us and the millions whom we govern; a class of persons, Indian in blood and colour, but English in taste, in opinions, in morals, and in intellect”). Why would the PA want to bring to an end an arrangement from which it benefits? As the French scholar Regis Debray points out, the status quo provides the PA elites in Ramallah “with a living, status, dignity and a raison d’être,” and probably (e.g., if the mobile phone contract rumors prove to be true) much more in the way of emoluments besides that.

Even if one were to grant the PA and Abbas and his associates the benefit of the doubt, and say that they really have their people’s best interests at heart, it still remains the case that the PA, even under the best-case scenario, can claim to represent only a minority of the Palestinian people, since only a minority of Palestinians live in the occupied territories: the majority live either in the exile imposed on them by force during the creation of Israel in 1948, or (in the case of those Palestinians who survived that year’s ethnic cleansing and remained in their homes) as second-class, non-Jewish citizens of the would-be Jewish state, which systematically discriminates against them simply because they are not Jewish.
C'est un point particulièrement intéressant et important, en ce qu'il questionne l'existence même de l'Autorité palestinienne, mise en place uniquement pour permettre à Israël de se débarrasser de la gestion d'une minorité des Palestiniens occupés (Ramallah n'ayant, en pratique, la gestion que d'une infime minorité du peuple palestinien). De fait, l'objet même de l'Autorité palestinienne est d'être une structure de collaboration, «auquel cas il n'est pas moins collaborationniste que le “gouvernement” de Vichy dans la France occupée par les nazis des années 1940».

Comme l'indique Yves Gonzalez-Quijano dans son court billet du jour, une autre rumeur, alimentée par le quotidienne israélien Maariv, circule. Reproduite par des médias palestiniens (même s'il est, pour le coup, particulièrement nécessaire de la prendre au conditionnel), on ne peut douter qu'elle aura un impact important), elle alimente également la critique d'un «régime de collaboration»:
La presse palestinienne (http://www.arabs48.com) relaie en arabe des infos «données» (?) par le quotidien israélien Maariv selon lesquelles les responsables de Tel-Aviv menaceraient Abou Mazen de rendre public une vidéo où on le voit plaider avec la toute dernière énergie devant le ministre de la Défense, Ehoud Barak, en faveur d’une intensification des bombardements sur Gaza. Ce serait - on souligne le conditionnel - la divulgation de ces images auprès de certaines délégations des Nations unies qui aurait entraîné la position palestinienne…
Angry Arab, lui, voit d'ailleurs déjà se profiler une tentative de sortie de crise (ce qui, d'ailleurs, irait dans la logique du billet du Daily Star): mettre tout sur le dos d'Abbas et le faire remplacer par un de ses plus proches collaborateurs (notamment Dahlan):
Il semble que les États-Unis et Israël soient en train de monter quelque chose: l'expression de l'opposition à Abou Mazen (Abbas) par de gens tels que Muhammad Dahlan et Nabil `Amr pourrait indiquer un plan pour se débarasser d'Abou Mazen dans le but de sauver l'équipe collaborationniste du Fatah. Le gouvernement égyptien vient juste d'annoncer une date pour la signature d'un traité de réconciliation entre le Fatah et le hamas le 25 octobre. Le Hamas devrait être blâmé pour le sauvetage d'Abou Mazen

Source : Loubnan ya Loubnan
http://tokborni.blogspot.com/...

Lien de l'article: http://www.palestine-info.cc/fr/default.aspx?xyz=U6Qq7k%2bcOd87MDI46m9rUxJEpMO%2bi1s7w9nC%2frVI%2b2ixLzrGkgCwncxgT%2b%2floMJUAE%2f9qCf%2f%2fhb%2fZFFJskL%2bfHYTEpiwuB8liOHXpamR1rgmF6WmJmyse5frxxZTJ%2b08Q%2fw6GjivT7I%3d

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