vendredi 29 mai 2009

‘Oslo est mort, massacré à Gaza’

Publié sur le site mondial news le 29 mai 2009
Par Samira Bendadi

28 mai 2009 (MO) - Mustafa Barghouti est le secrétaire général d’Almoebadara, l’Initiative Nationale Palestinienne. Ce mouvement, fondé en 2002, lutte pour une Palestine indépendante et mène une opposition pacifique. Dans une entrevue avec MO*, Barghouti, cet ancien candidat à la présidence et médecin de son état, analyse les conséquences du conflit de Gaza pour la cause palestinienne. ‘L’avenir nous appartient.’

La guerre de Gaza a apporté un second souffle à la question palestinienne.
Quand Mustafa Barghouti monte dans l’avion qui le portera d’Oman à la bande de Gaza, le conflits a déjà causé 1340 morts et 5400 blessés. ‘Il s’agit d’une barbarie sans précédent, vu le nombre de civils qui ont été tués délibérément. Et ce en quelque trois semaines’, nous raconte Barghouti au téléphone. ‘La guerre de Gaza sera un point de rupture dans l’histoire de la cause palestinienne. Le dévoilement des crimes d’Etat d’Israël a suscité une grande vague de solidarité de par le monde, comparable à celle contre le régime d’Apartheid en Afrique du Sud.’

Vous prétendez que la récente guerre dans la bande de Gaza ne visait pas le Hamas. Quel en était donc l’objectif?
Mustafa Barghouti: L’objectif central était de savoir dans quelle mesure les Palestiniens s'attachent à leurs droits, à savoir Jérusalem en tant que capitale des Palestiniens, les droits des réfugiés et le droit de vivre en dignité et en liberté. La guerre visait à briser l'obstination du peuple palestinien à vivre en liberté et à le forcer à renoncer à sa lutte.

Israël affirme sa victoire, Hamas fait de même. Quelle est votre opinion?
On ne peut pas parler d’une victoire, il s’agit d’une défaite d’Israël. Malgré le nombre de victimes et les énormes dégâts, Israël n'a pas réussi à briser la volonté palestinienne ni son obstination à vivre en liberté. Bien au contraire. En dépit du silence et de la complicité de la communauté internationale, cette guerre a démasqué Israël et a dévoilé les crimes commis par cet Etat contre le peuple palestinien. Je considère cette guerre comme un point de rupture dans la question palestinienne. Un point de rupture comparable à ce qui s'est passé à Soweto en 1976, où les évènements ont démasqué le régime d’Apartheid sud-africain et ont déclenché une révolte de par le monde. La guerre de Gaza a apporté un second souffle à la question palestinienne.

Quel en a été l’effet sur les Palestiniens de Cisjordanie?
La guerre a eu deux effets. Premièrement, un énorme soutien populaire à la résistance et au droit à la résistance. Et deuxièmement, un grand sentiment de désillusion concernant l'Autorité palestinienne. Celle-ci a toujours prétendu qu’elle entretenait de bonnes relations avec les États-Unis et qu’elle occupait une bonne position pour négocier avec l’Etat d’Israël. Mais lorsque la guerre s’est déclenchée dans la bande de Gaza, l’Autorité s’est avérée incapable de défendre et de protéger son peuple. En outre, elle a commis beaucoup d’erreurs.

Quelles erreurs reprochez-vous à l’Autorité palestinienne?
Qu’elle soit intervenue de façon si agressive contre des démonstrations paisibles en Cisjordanie et qu’elle ait bloqué l’aide humanitaire pour la bande de Gaza. Ou encore sa concertation avec la puissance occupante tandis que les roquettes tombaient sur Gaza. Mais l’erreur capitale de Mahmoud Abbas et de son Autorité a sans doute été ses propos selon lesquels la guerre était de la faute du Hamas. Abbas n’a pas réussi à jouer son rôle comme chef politique, qui doit protéger la population comme il le peut. La conséquence en a été que grâce à la guerre, le Hamas a regagné la totalité de la popularité qu’il avait perdue à cause de ses conflits intérieurs.

Qu’est-ce qui explique le manque de puissance d'Abbas?
Le comportement d’Abbas se fonde sur une vision et une stratégie erronées. Les deux s’inscrivent dans le prolongement de la plus grande erreur commise depuis les accords d'Oslo, qui se fait sentir jusqu'à l’heure actuelle. Le plus grand problème, c’est l’idée reçue que l’Autorité palestinienne serait une alternative pour le mouvement de libération. C’est la cause des conflits intérieurs et de la lutte pour une Autorité qui, en fait, n’en est pas une, car il s’agit toujours d’une Autorité sous un régime d’occupation.

En ce moment se tiennent des pourparlers pour la constitution d’un nouveau gouvernement unitaire. Croyez-vous qu’un tel gouvernement soit réalisable?
Seulement si trois conditions étaient remplies. Premièrement, il doit exister une sincère volonté de parvenir à un accord. Deuxièmement, le Hamas et le Fatah doivent accepter qu’ils ne peuvent pas gouverner le peuple palestinien eux seuls. Et troisièmement, les partis doivent être assez forts pour résister à la pression de l’extérieur.

A votre avis, qu’est-ce qui gêne le plus la formation d’un gouvernement unitaire, le Hamas ou le Fatah?
L’Autorité est confrontée à des tas de problèmes. Son attitude vis-à-vis de la guerre de Gaza a affaibli considérablement sa position de représentante du peuple palestinien. Un autre problème c’est que l’OLP, l’Organisation de Libération de la Palestine, est devenue une organisation close qui exclut tout le monde, non seulement le Hamas et le Jihad, mais également notre organisation Almoebadara.

A mon avis, le plus grand obstacle pour la constitution d’un gouvernement unitaire est l’opposition d’Israël. On l’a déjà vu en 2007. Quand un gouvernement unitaire avait été constitué, Israël a fait tout pour que le monde s’y oppose. Les Etats-Unis ont été les premiers à se ranger du côté de Tel Aviv, suivis de l’Union européenne. C’est cette pression qui a paralysé le gouvernement unitaire et qui a conduit à sa chute.

Israël ne veut pas du Hamas car le Hamas refuse de reconnaître l’état d’Israël.
Que l’Etat d’Israël prenne une carte géographique et définisse ses frontières. Après, on parlera de reconnaissance. Jusqu’à ce jour, on ne sait pas de quelles frontières il parle. Israël ne veut pas se replier aux frontières de 1967, ni lâcher Jérusalem, ni démanteler les colonies, ni reconnaître les droits de refugiés. Il veut être reconnu sans qu’il montre la moindre volonté de mettre fin à l’occupation. Si Israël a reconnu l’organisation de libération OLP, il s’est toujours opposé à un état palestinien. A mon avis, c’est une erreur capitale. Si Israël acceptait un Etat palestinien indépendant dans les frontières de 1967 et qu’il concédait la démolition du mur, tout serait possible. J’en suis profondément convaincu.

Cela dit, Hamas pourrait faire le premier pas en reconnaissant l’Etat d’Israël.
Cette reconnaissance n’est qu’un prétexte. Abou Mazen (Mahmoud Abbas) et l’OLP ont reconnu Israël et ont mené des pourparlers à Anapolis pendant une année. Et qu’est-ce qui s’est passé après ces négociations ? Les colonies sont devenues 38 fois plus grandes. Le nombre de postes de contrôle a augmenté de 521 à 696. La construction du mur s’est poursuivie. La ville de Jérusalem est devenue de plus en plus juive. Si 900 prisonniers ont été mis en liberté, 4590 personnes ont été arrêtées dans la même période. Où sont-ils, les résultats de ces pourparlers de paix? Israël ne veut tout simplement pas négocier, pas plus avec ceux qui reconnaissent l’Etat qu’avec ceux qui ne le reconnaissent pas. Le fond du problème, c’est l’occupation. Si Israël ne met pas un terme à cette occupation, il n’y aura jamais la paix.

Vous-même, vous plaidez pour une opposition pacifique.
Je ne suis pas opposé à d’autres formes de résistance, pour peu qu’elles soient en accord avec les principes du droit international. Hamas a le droit de se défendre. Israël ne peut pas prétendre à être le seul à avoir ce droit. La cause de la violence n’est pas la résistance, c’est l’occupation. Ceci dit, je suis convaincu que seule une ample résistance populaire pacifique pourra vraiment changer la donne.

Dans les pays arabes, le peuple est descendu dans les rues mais les autorités ont gardé le silence - pensons par exemple à l’Égypte.
Le grand mouvement populaire était fantastique. Le nombre de gens qui ont manifesté contre la guerre de Gaza était énorme, pas seulement dans les pays arabes, mais dans le monde entier. En fait, c’était le soutien le plus spectaculaire dans l’histoire de la cause palestinienne. Malheureusement, l’appui au niveau officiel n’était pas de la même ampleur. Les gouvernements n’ont pas suivi leurs populations, mais rien de nouveau à cela. Nelson Mandela, l’homme qui symbolise par excellence la conscience humaine, n’a été rayé de la liste des terroristes des États-Unis qu’il y a six mois, imaginez-vous !

Que pensez-vous de l’attitude de l’Europe ?
Très décevante. En ce moment, je voyage en direction de la bande de Gaza, où le phosphore blanc brûle toujours. L’utilisation d’armes interdites, la mort de centaines de civils, les offensives contre des écoles des Nations-Unies, tout cela n’a pas empêché les ministres européens d’aller dîner avec Ehud Olmert. Il est épouvantable de constater que l’Union européenne entretient toujours des relations privilégiées avec Israël, et que des pays démocratiques, défenseurs des droits de l’homme, importent des armes israéliennes. L’essai de nouvelles armes était d’ailleurs l’une des raisons principales pour mener le conflit de Gaza, Israël étant le quatrième plus gros exportateur d’armes du monde.

Quelle est votre opinion sur l’installation de forces armées étrangères entre Israël et la bande de Gaza ?
Je crois que ceux qui demandent une armée internationale dans la bande de Gaza visent à perpétuer l’occupation. Pourquoi n’installe-t-on pas de troupes à Jérusalem? Ou en Cisjordanie, pour nous protéger contre l’occupation ? Ou à El-Khalil, pour nous défendre contre les colons ? C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que deux phénomènes se produisent, à savoir qu’on demande à une population et une autorité sous un régime d’occupation de garantir la sécurité de l’occupant, et qu’on demande au reste du monde de protéger l’occupant contre le peuple qu’il opprime. C’est tout simplement honteux.

Vous ne seriez donc pas d’accord avec la présence d’une force armée étrangère?
Je serais d’accord si Israël se retirait de tous les territoires occupés. De Gaza, car la bande de Gaza est toujours occupée, et de la Cisjordanie. Ce n’est qu’après ce retrait qu’une force internationale pourra être installée à la frontière qui nous sépare.

Outre la guerre terrestre, il y a également eu une guerre médiatique. Cette dernière a-t-elle été gagnée par les Palestiniens?
Sur ce plan-là, nous avons assisté à une défaite palestinienne et, par extension, arabe. En dépit du nombre de victimes civiles, les médias ont toujours mis l’accent sur la responsabilité écrasante du Hamas et sur le droit israélien à la défense. La version israélienne du conflit a toujours été dominante, car elle est harmonisée, contrairement à la nôtre. Certains sont même allés jusqu’à attribuer la responsabilité de la guerre aux victimes. Ceci dit, nous distinguons pour la première fois un renouveau appuyé par la société civile, qui a créé un forum pour la voix palestinienne par le moyen d’Internet. Et c’est sur cette lancée qu’il faudra continuer.

Croyez-vous qu’avec le président Obama, les États-Unis redéfiniront leur position dans le conflit israélo-palestinien?
Voilà le plus grand défi. Si Obama ne change pas sa politique concernant la Palestine, les mots et les valeurs qu’il prône n’auront pas de poids. Ce que nous attendons de lui, ainsi que de l’Union européenne, c’est qu’ils instituent une commission d’enquête chargée d’analyser les crimes de guerre commis dans la bande de Gaza, et qu’ils fassent des efforts pour lever le blocus. Peut-être que les gens ne s’en rendent pas compte, mais Israël bloque tout et ne laisse entrer ni un morceau de verre, ni un sac de ciment, ni une poutre de bois, alors que la plupart des fenêtres de Gaza sont cassées. Le blocus est une guerre organisée et incessante.

Est-il toujours possible de parler de paix?
C’est possible, oui. Mais à condition que ça se passe dans le cadre d’une conférence internationale et grâce à l’emploi de résolutions des Nations-Unies et des principes du droit international, et non pas à base de la simple volonté de l’Israël. Oslo est mort, la dernière phase a été massacrée à Gaza.

Traduction par Bert Verpoest.

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